Au Pakistan, des professeurs d'écoles coraniques participent à des séminaires où ils découvrent les mathématiques, la psychologie, la musique. Une initiative prometteuse pour rapprocher deux mondes que tout semble séparer.
Étant donné la composition de l’auditoire, je suis un peu stupéfait de voir apparaître sur l’estrade une femme habillée en dragée — tunique rose, pantalon rose, sandales roses, sac rose (sans oublier son foulard, rose aussi). Dans cette salle de réunion d’un hôtel de Karachi, Shenaz Ghazi est venue prôner les vertus du capitalisme devant 25 mollahs issus d’une région reculée du Pakistan. Ceux-ci, drapés de châles et coiffés de turbans à carreaux ou de bonnets de prière sertis de dizaines de petits miroirs, sont assis autour d’une table en « U ». Ils prennent des notes, étirent le cou pour mieux voir au tableau, jettent de temps à autre un regard sur la feuille de leur voisin pour copier un nom étranger qui leur a échappé.
Shenaz Ghazi, docteure en jurisprudence islamique et professeure au Département du Coran et de la sunna de l’Université de Karachi, explique aux mollahs les principes fondamentaux de la philosophie économique d’Adam Smith. Et elle a un message surprenant pour ces chefs religieux : l’économie de marché et la « main invisible » (qui permet à la collectivité de profiter indirectement des bénéfices individuels) sont tout à fait compatibles avec l’islam ! En son temps, leur rappelle-t-elle, le prophète Mahomet ne s’était-il pas attaqué aux monopoles ?
Cet atelier sur Adam Smith est donné dans le cadre d’un séminaire de formation pédagogique d’une durée de 10 jours, destiné aux professeurs d’écoles coraniques et ayant pour thème : « Les madrasas religieuses et le monde moderne ». Lorsque Hafez Khalil Ahmed m’a invité à y assister, en décembre dernier, je ne savais trop à quoi m’attendre : après tout, mes rencontres passées avec des mollahs m’avaient appris que ceux-ci sont opposés à toute réforme scolaire. Hafez Khalil Ahmed, un homme dans la trentaine dont le visage rousselé est à moitié caché par une barbe épaisse mais soignée, dirige lui-même une grande madrasa à Quetta, capitale de la province du Baloutchistan, dans le sud-ouest du Pakistan. Son école est à quelques heures de route de Kandahar, en Afghanistan ; elle abrite aussi le bureau régional du Jamiat Ulema-e-Islami (JUI) — parti politique fondamentaliste qui appuie ouvertement les talibans.


