À l’école secondaire de Barraute, en Abitibi, les élèves ont repris goût à l’école en participant à des « projets de fou » imaginés par le directeur et les professeurs.
Pour un automobiliste, le village de Barraute, en Abitibi, est une parenthèse de trois minutes dans la forêt de conifères qui s’étend entre Amos et Val-d’Or. Un poste d’essence, une église, une épicerie, une voie ferrée, et de nouveau la grande route. Mais pour qui s’y arrête, ses habitants ont quelques surprises en poche. « As-tu goûté à l’eau du robinet ? » me demande fièrement une dame assise au comptoir du casse-croûte Chez Dan. Les Barrautois se désaltèrent, se lavent et se brossent les dents avec l’eau d’une rivière souterraine, filtrée naturellement, si pure qu’elle a remporté le premier prix à un concours international de dégustation en 2002. Autre surprise : à l’épicerie, un écriteau indique que les concombres et les tomates bio ont été produits par… les élèves de l’école secondaire du village.
Vérification faite, sur le terrain rocailleux derrière l’école en briques jaunes se trouvent deux charpentes de bois recouvertes de feuilles de plastique transparent. Des serres !
J’ai fait sept heures de route à partir de Montréal pour venir chercher la recette de l’école secondaire Natagan. Car, sur la liste des 466 établissements qui composent l’édition 2007 du Bulletin des écoles de L’actualité, Natagan brille comme la Grande Ourse. Au cours de la première moitié de la décennie, la petite école publique de 177 élèves envoyait à Québec des résultats si faibles aux examens officiels qu’elle côtoyait les écoles de décrocheurs et d’élèves en difficulté d’apprentissage dans les derniers rangs du palmarès. Mais cette année, Natagan a fait un bond de 219 rangs au classement pour s’établir au 116e, tout juste après le club des collèges privés de la province ! L’an dernier, l’école avait déjà grimpé de 93 rangs. C’est l’une des plus impressionnantes remontées de l’histoire du palmarès.
L’exploit est d’autant plus remarquable que l’école doit faire comme le saumon qui s’en va frayer : lutter constamment contre les flots. Le ministère de l’Éducation du Québec a désigné Barraute et ses environs comme une des zones les plus défavorisées de la province. Les parents des élèves de Natagan sont, en majorité, de petits agriculteurs, des camionneurs et des forestiers. La crise du bois d’œuvre a frappé durement la région. Quelques scieries ont fermé, d’autres ont licencié des ouvriers, et de nombreuses personnes vivent aujourd’hui de l’assurance-emploi ou de l’aide sociale.
L’école a aussi la dure tâche de servir à elle seule un territoire presque aussi étendu que la grande région de Montréal. Le matin, certains élèves doivent quitter la maison à 6 h 50, puisqu’ils habitent au nord de l’école à une distance d’une heure dix en autobus ! À Barraute, on se rend compte de l’isolement des lieux lorsqu’on appelle la police. Le poste le plus près est situé à Amos, à 40 minutes de route.
« Vous voulez savoir ce qui fait marcher notre école ? Ce sont des projets de fou », lance le directeur de Natagan. Ajoutez quelques années à l’acteur Colm Feore et donnez-lui la verve colorée de Richard Desjardins, et vous aurez Luc Chevrier. Cet ancien prof d’éducation physique est aux commandes de l’école depuis quatre ans. « Pas facile pour les enseignants de garder l’attention des élèves lorsque des copains qui ont décroché viennent faire des starts devant l’école, l’après-midi, avec le bolide qu’ils viennent d’acheter », dit-il en me montrant les traces noires de pneus qui marquent la rue. « Il faut leur offrir des expériences stimulantes. »






