Un train conçu par Bombardier relie maintenant Pékin à Lhassa, la capitale tibétaine. Progrès ou stratégie politique? Notre journaliste a fait le voyage.

J’ai eu l’impression de gagner à la loterie quand j’ai obtenu mon billet Pékin-Lhassa ! Le voyage sur la plus haute voie ferrée du monde attire les Chinois de la nouvelle classe moyenne, qui s’arrachent les places des mois à l’avance. Si je n’avais pas connu une Pékinoise qui a un contact avec quelqu’un qui travaille à la gare (ce dernier vend des billets au double du prix… en mettant le surplus dans ses poches), je ne serais jamais partie.
En plus de mon précieux petit billet rose, c’est munie de mon permis d’entrée au Tibet, acheté à Pékin, que j’ai franchi les portes de l’austère gare de l’Ouest, un mardi soir de la fin août 2007. Sur le grand tableau électronique de l’entrée, j’ai repéré les deux caractères qui signifient Lhassa. Il ne me restait plus qu’à me frayer un chemin à travers la foule compacte pour atteindre la salle d’attente no 2, un local grand comme la patinoire du Centre Bell, plein à craquer de voyageurs et de bagages.
En montant dans le train vert foncé orné de deux bandes jaunes, j’ai un petit pincement au cœur. Dans 48 heures, je serai à Lhassa. Lhassa, cité sainte longtemps interdite, que l’exploratrice française Alexandra David-Neel a mis des mois à atteindre, déguisée en mendiante, dans les années 1920. Lhassa, capitale d’un royaume autrefois indépendant et puissant, colonisé depuis près de 60 ans par la Chine (voir « Sanglante histoire »). On dit que le peuple tibétain est aujourd’hui au bord du gouffre. Et que la voie ferrée qui se rend à Lhassa depuis juillet 2006 pourrait l’y précipiter.
À 21 h 30, comme prévu, le train s’ébranle dans un doux grondement. Je finis de préparer ma couchette blanche et propre, le deuxième de trois lits superposés. En allant me brosser les dents au bout du wagon, je constate que je suis la seule Occidentale en vue. Ma voiture est remplie de Chinois, hommes, femmes, vieux, jeunes, qui se préparent discrètement pour la nuit. Les lumières s’éteignent toutes en même temps et je demeure un long moment couchée les yeux ouverts, à imaginer mon train qui monte, monte vers le toit du monde.
Au matin, j’aperçois par la vitre une contrée de terre rouge, sèche et poussiéreuse. Défilent une usine rouillée, un champ de maïs, un vieux paysan transportant des légumes dans des paniers fixés aux extrémités d’un bâton qu’il porte sur les épaules. Nous traversons la province du Shanxi, pays de mines de charbon digne du roman Germinal, d’Émile Zola. Il ne se passe pas un mois sans que les journaux rapportent un coup de grisou meurtrier dans une mine de la région.
Je suis la seule femme dans le compartiment de six lits. Il y a ce jeune étudiant, futur policier, et un autre garçon du même âge, moins bavard, qui descendront en route. Il y a aussi un Coréen venu faire du tourisme spirituel. Et un comptable pékinois cinquantenaire, au regard et à la barbichette de sage, accompagné de son fils adolescent. Durant nos deux jours de promiscuité, nous discuterons de tout et de rien en « chinglais », savant mélange de chinois (mandarin) et d’anglais, tout en mangeant des graines de tournesol. Mais je mentirai à mes nouveaux amis sur ma profession. Pour eux, je serai professeure de français.






