Au 19e siècle, les grands écrivains français Gustave Flaubert et Charles Baudelaire ont été traînés devant les tribunaux. La société accusait l’auteur de Madame Bovary et celui des Fleurs du mal « d’outrage à la morale publique et aux bonnes mœurs ». Leurs livres figurent pourtant sur la liste des chefs-d’œuvre universels.
La productrice Denise Robert a cru bon de faire ce rappel historique, récemment, alors qu’elle comparaissait à Ottawa devant un comité sénatorial chargé d’étudier le projet de loi C-10. « L’art doit être le “miroir de la vie”, a-t-elle insisté en citant Hamlet. Si les créateurs ne peuvent plus montrer la réalité avec ses beaux et moins beaux côtés, ça devient de la censure. »
Le projet de loi C-10 ne défraie pas la chronique. Pas assez, du moins. Il suscite toutefois l’inquiétude et l’indignation non seulement de l’industrie du cinéma, mais aussi du milieu de la culture dans son ensemble, tant au Québec que dans le reste du Canada. Et pour cause, car il constitue une grave menace à la liberté d’expression.
Actuellement devant le Sénat, ce projet de loi modifiant la Loi de l’impôt sur le revenu n’avait pourtant rien, en apparence, pour déclencher les passions. Ce ne sont que deux courtes lignes, probablement noyées sciemment dans ce document soporifique de plus de 500 pages, qui ont mis le feu aux poudres. Elles sonnent en quelque sorte le retour de la censure au pays. On y stipule que le ministre du Patrimoine canadien pourrait désormais refuser unilatéralement d’accorder des crédits d’impôt à des productions cinématographiques et télévisuelles qu’il jugerait « contraires à l’ordre public ». L’État deviendrait ni plus ni moins qu’une sorte de police morale.
En clair, si cette loi était en vigueur depuis quelques années, des films québécois comme C.R.A.Z.Y., de Jean-Marc Vallée, ou Borderline, de Lyne Charlebois, auraient pu ne pas avoir droit au financement public — et, par conséquent, n’auraient jamais vu le jour. Il aurait suffi que la ministre du Patrimoine du temps les juge « contraires à l’ordre public ». Ce critère de « l’ordre public » demeure pour l’instant totalement aléatoire, et c’est là que le bât blesse. On navigue dans une dangereuse zone grise. Difficile de contredire les producteurs, réalisateurs et scénaristes qui crient à la censure. Difficile aussi de ne pas songer à la triste époque du très puritain Bureau de la censure du Québec, qui, de 1913 à 1967, a interdit plus de 6 000 films. En 1960, le Festival des films de Montréal avait même dû amputer le chef-d’œuvre d’Alain Resnais, Hiroshima mon amour, de toutes ses scènes d’amour… Voulons-nous retourner à cette époque ?
Comme l’a soutenu le sénateur libéral Francis Fox, le Code criminel et les lois canadiennes actuelles comportent tous les garde-fous nécessaires. Le projet de loi C-10 n’avait pas de raison d’être. Ottawa peut déjà bloquer le financement des productions pornographiques ou de celles qui font la promotion de la pornographie infantile, qui contiennent de la propagande haineuse ou de la violence excessive.
Rarement l’opposition à un projet de loi a fait à ce point l’unanimité. Le maire de Montréal, Gérald Tremblay, et celui de Toronto, David Miller, se sont rendus devant le comité du Sénat pour crier haut et fort leur indignation. Selon le maire Tremblay, cette loi pourrait « mettre en péril » l’industrie cinématographique de Montréal, rien de moins. Des créateurs seront tentés de s’exiler, d’autant plus que les banques pourraient se montrer plus réticentes à soutenir leurs productions. Or, a dit le maire, la métropole ne peut se passer de cette industrie qui génère à elle seule quelque 35 000 emplois. Dans l’ensemble du pays, le cinéma fournit du travail à 126 000 personnes et engendre des revenus annuels de cinq milliards. Souvent perçus comme des « assistés » parce qu’ils ont besoin de subventions, les producteurs de cinéma contribuent pourtant pleinement à l’essor de l’économie.






