Un vieil homme au visage buriné, vêtu d’une écharpe nouée autour des hanches, murmure une prière à l’orée d’une forêt en partie déboisée. « Tous ces arbres coupés, je crains que cela ne rende les esprits de la forêt furieux. Ils vont nous rendre malades, nous et nos enfants », dit-il en bunong, sa langue maternelle.
Comme des milliers de Bunongs, une des minorités autochtones qui peuplent cette région isolée de l’est du Cambodge, Khel Klou ne conçoit pas qu’on puisse couper les arbres d’une forêt que son peuple considère comme sacrée.
Pour le vieil homme, cet affront porte un nom : Wuzhishan. C’est celui d’une entreprise chinoise associée à la société cambodgienne Pheapimex, propriété de proches du premier ministre.
L’apparente collusion d’intérêts entre l’entourage de Hun Sen, au pouvoir depuis 23 ans, et des barons du monde des affaires inquiète d’ailleurs la communauté internationale. Au point que la Banque mondiale menace le premier ministre de lui retirer toute aide internationale s’il ne s’attaque pas à la corruption qui mine le pays.
En 2004, Wuzhishan a négocié avec le gouvernement du Cambodge l’attribution d’une concession de 200 000 hectares. C’est quatre fois la taille de l’île de Montréal et, surtout, 20 fois plus grand que ne le permet la loi sur la terre, adoptée en 2001, qui reconnaît la propriété collective des autochtones.
Sur 10 000 hectares d’abord, Wuzhishan a établi une plantation de pins, essence à croissance rapide destinée notamment à la fabrication de pâte à papier. Les Bunongs l’ont aussitôt accusée de rogner sur leurs terres au-delà de la concession.
Mais au Cambodge, le sort des Bunongs et des 16 autres groupes autochtones ne pèse pas lourd. Ces minorités regroupent à peine 200 000 personnes, soit 1,5 % des 14 millions de Cambodgiens, en grande majorité des Khmers. Le gouvernement se préoccupe davantage de brasser des affaires que de gérer des revendications autochtones. À peine sorti d’une guerre civile qui a ravagé le pays des années 1970 jusqu’en 1991, le Cambodge se développe rapidement. Depuis 2000, son PIB a plus que doublé, pour atteindre 8,3 milliards en 2007. Et les occasions d’investissement sont nombreuses sur ce territoire grand comme deux fois et demie le Nouveau-Brunswick. En particulier dans les régions isolées, où se trouvent des ressources naturelles et des terres inexploitées.
Au village de Pu Tru Leu, en plein cœur de la concession de Wuzhishan, des Bunongs désherbent leur champ à l’aide d’une houe artisanale. Près des huttes aux toits en paille, sans eau courante ni électricité, des femmes préparent le repas avec leur enfant sur le dos, enveloppé dans une écharpe de coton. Un peu partout, des poules et des porcs fouillent le sol en quête de nourriture.
Aux confins de ce village d’une centaine d’habitants, les pins de Wuzhishan couvrent la plupart des collines environnantes. Certains travailleurs d’ONG soupçonnent Wuzhishan de s’intéresser moins à la plantation qu’au potentiel que recèle le sous-sol de la concession. Celui-ci est en effet riche en bauxite, principal minerai d’aluminium. En octobre 2006, le géant minier anglo-australien BHP Billiton et la société japonaise Mitsubishi ont signé avec le gouvernement cambodgien un contrat d’exploration minière dans cette région. Les deux multinationales étudient la possibilité d’y installer une raffinerie d’aluminium.
« Nous bâtissons cette clôture afin d’empêcher Wuzhishan d’empiéter encore plus sur notre terre », dit Grom Sarath, 32 ans, qui, avec d’autres villageois, plante des pieux en bois dans un champ.
Dès l’attribution de la concession, les Bunongs ont entrepris des manifestations. Ils ont érigé des barrages routiers et ont régulièrement protesté devant les bureaux de l’entreprise à Sen Monorom, capitale de la province du Mondolkiri.
Pour calmer le jeu, le gouvernement a demandé à Wuzhishan, en juin 2005, de cesser ses activités autour des villages. Mais de nombreux chefs bunongs jurent que Wuzhishan continue d’empiéter sur leurs terres, en violation de son contrat. Ils déplorent aussi l’inaction du gouvernement, qui laisse faire. Désillusionnés, les Bunongs tentent de défendre leurs lopins de terre du mieux qu’ils peuvent.






