Elle a fait trembler des PDG et a reçu des menaces. Mais rien n’arrête la Norvégienne Eva Joly dans sa croisade contre la corruption. Les banques, dénonce-t-elle, ont pris l’argent des pauvres pour le donner aux riches! Il est temps de réglementer mieux.

Ce n’est pas un hasard si deux longs métrages portent sur sa vie: l’histoire de la Norvégienne Eva Joly tient du scénario de film. À son arrivée à Paris, dans les années 1960, cette jolie blonde, finaliste du concours de Miss Norway, trouve une place comme jeune fille au pair dans une famille bourgeoise. Elle épousera le fils du patron, malgré les objections de ce dernier, fera des études de droit et, une fois naturalisée française, deviendra juge d’instruction, en 1981.
La comédie de mœurs vire au drame lorsque Eva Joly, qui dirige des enquêtes judiciaires, se met à s’attaquer à des dossiers de corruption. Dans les années 1990, elle fera trembler grands patrons et ministres, tant de gauche que de droite. Elle ira jusqu’à se présenter dès l’aube chez Bernard Tapie, ancien ministre socialiste qu’elle souhaite interroger. Tant pis s’il est encore en sous-vêtements. Elle fera notamment incarcérer Loïk Le Floch-Prigent, ancien président de la compagnie pétrolière française Elf, dans le cadre d’une célèbre «affaire».
Sa croisade n’est pas toujours bien vue. Après avoir reçu menaces et lettres anonymes, Eva Joly retourne en Norvège en 2002. Elle y est conseillère du ministère des Affaires étrangères dans la lutte contre la corruption et le blanchiment d’argent. Mais peut-être n’occupera-t-elle plus très longtemps ce poste, puisqu’elle a récemment décidé de se présenter en France comme candidate pour Europe-Écologie aux prochaines élections européennes, qui auront lieu en juin.
Au cours des dernières années, cette «Madame Net» a réuni, deux fois par an, un réseau de 25 juges et policiers qui enquêtent sur la délinquance économique, comme elle-même le faisait jadis. Pour l’essentiel, il s’agit de partager conseils et tuyaux pour mieux lutter contre la corruption à l’échelle mondiale et mieux résister à la pression des politiciens qui voudraient étouffer certaines affaires.
Pour Eva Joly, pas question de rester les bras croisés devant les pots-de-vin, dessous-de-table et malversations, même si cela n’est pas toujours facile. Son dernier livre, La force qui nous manque (Les Arènes), dit la difficulté, mais aussi le devoir, de lutter. «Il n’y a que deux façons de faire avec la vie: on la rêve ou on l’accomplit», écrit une Eva Joly qui a choisi son camp. L’actualité l’a rencontrée à Paris.
Votre livre s’intitule La force qui nous manque. Il s’agit de changer nos vies personnelles ou de changer la politique?
— Les deux. Mais ce titre illustre surtout l’impuissance du système. La crise financière, par exemple, des économistes l’avaient vue venir. Ils avaient même demandé une réglementation, requête qui a été étouffée par le lobby des banques, qui a prétendu que la «main invisible» du marché allait tout régler. Je me demande combien de temps encore il faudra entendre parler de cette «main». Si elle est invisible, c’est parce qu’elle n’existe pas! Comment continuer à croire à un marché autoréglementé après une crise de prêts à haut risque qui a laissé trois millions d’Américains sur la paille? Les banques ont pris l’argent des pauvres pour le remettre à des investisseurs déjà riches. Cette crise va coûter des milliards de dollars au Trésor américain. À ce prix, on aurait pu construire des logements pour les personnes qui vivent dans la précarité. C’est une extraordinaire démonstration de la force qui nous a manquée pour organiser la vie en société.


