Monde »

Les réfugiés du climat


11 Novembre 2008

Le réchauffement de la planète créera la plus grave crise humanitaire à laquelle le monde devra faire face au cours du siècle, prédisent des experts. En Inde, c’est déjà commencé…


Kashmiri, aujourd’hui au début de la quarantaine, n’était qu’un adolescent au moment de l’exode. « Nous n’avions plus rien à manger et plus de travail. Les sécheresses répétées avaient rendu la terre inutilisable. Nous avons dû partir. »

Assis sur son lit de bois, l’unique meuble de la tente de trois mètres sur quatre qu’il partage avec sa femme et leurs deux fillettes, Kashmiri raconte, dans un anglais pimenté de hindi, que sa famille possédait une petite terre dans le désert de Thar, au Rajasthan, un État de l’ouest de l’Inde. Depuis des générations, le bajra (millet) et les quelques légumes qui y poussaient lui permettaient de survivre.

C’était il y a plus de 25 ans, à une époque où le terme « réfugié environnemental » venait à peine d’être inventé. Le père de Kashmiri a été le premier de sa lignée à devoir abandonner ainsi sa terre. La famille a erré quelques années au Pendjab voisin, tentant de gagner sa vie au gré d’emplois temporaires, avant d’échouer au camp du village de Churan Khad, dans l’Himachal Pradesh, un État du Nord. Installé dans une dépression en bordure d’une rivière, à environ 30 minutes à pied de Dharamsala, ce camp ne comptait alors qu’une dizaine de tentes.

Kashmiri et les siens, tout comme la plupart des 250 familles qui vivent maintenant à Churan Khad, sont ce que certains appellent des « réfugiés environnementaux » — un statut non reconnu par les Nations unies (voir le lexique). Une combinaison de facteurs humains et naturels a entraîné une telle dégradation de leur environnement qu’ils ont été forcés d’aller chercher une vie meilleure ailleurs. Réfugiés dans leur propre pays.

Selon certains experts, ce sont les victimes anonymes de la plus grave crise humanitaire à laquelle le monde devra faire face au cours du siècle.

Ils seraient entre 30 et 40 millions sur la planète, selon les sources, soit plus que les réfugiés « traditionnels » — victimes de guerres, de conflits ethniques et de répression politique. Et leur nombre pourrait atteindre 250 millions en 2050, prédit Norman Myers, de l’Université d’Oxford, expert en matière de réfugiés environnementaux.

Le Climate Institute, centre de recherche sur les changements climatiques situé à Washington, prévoit que la désertification, principale cause de ces déplacements de population, s’intensifiera dans les décennies à venir. Elle menace présentement un milliard de personnes, dont 300 millions en Inde seulement. Selon les Nations unies, elle met en péril près du tiers des terres arables de la planète et plus de la moitié de celles de l’Inde. Toutes les régions du globe sont touchées. Mais les pauvres des pays en voie de développement sont les premières victimes.

Contrairement aux cataclysmes — comme le tsunami survenu en Asie du Sud-Est ou le cyclone Nargis, qui a dévasté le Myanmar —, lesquels font des millions d’écoréfugiés en quelques minutes, la désertification est un processus lent, peu spectaculaire. Ses conséquences sont aussi tragiques, sinon plus, mais elles n’attirent guère l’attention des médias et de la communauté internationale, ni la sympathie de la population.

Au cours de mon séjour, un nombre important d’Indiens bien nantis m’ont demandé pourquoi je photographiais ainsi ces laissés-pour-compte. « Vous voulez encore montrer l’Inde pauvre, sous-développée et retardée ? » Ces migrants sont la honte de cette Inde qui se développe à une vitesse faramineuse — mais en n’enrichissant pas tout le monde au passage.

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