Pour ramener leur parti au sommet de la Colline, à Ottawa, les libéraux du Canada misent sur un intellectuel aux racines aristocratiques et au parcours impressionnant. Mais Michael Ignatieff peut-il devenir un politicien ?
Comme le célèbre cheval Seabiscuit, qui a inspiré les Américains par ses succès après la Grande Dépression, Ignatieff suscite l’espoir chez les libéraux. Ils le voient déjà remporter la Triple Couronne : sortir le PLC du marasme dans lequel il est plongé depuis le scandale des commandites, en 2004, mettre en place une machine politique plus performante — notamment en ce qui concerne le financement — et former le prochain gouvernement. En annonçant que les libéraux ne voteraient pas contre le budget Harper, à la fin de janvier — ce qui aurait fait tomber le gouvernement —, il se donne le temps de peaufiner son entraînement.
Depuis qu’il a pris la tête du parti, en décembre dernier, les organisateurs, qui avaient déserté l’écurie de Stéphane Dion, reprennent du service. Les activités de financement du PLC attirent les curieux, prêts à payer 1 000 dollars pour rencontrer le nouvel animal politique du Canada. Le recrutement des membres est plus facile et les candidats-vedettes cognent à la porte. « Je reçois des appels de partout. C’est ce que j’appelle le “facteur victoire” : quand ton chef est inspirant et que les gens estiment que tu peux gagner, tout se met en place », dit Pablo Rodriguez, député d’Honoré-Mercier, au Québec, et coprésident des deux courses au leadership de Michael Ignatieff.
Mais certains, au sein même du parti, refusent de miser sur le cheval libéral, lui reprochant ses positions controversées — dont son appui à la guerre en Irak, en 2003, et ses écrits sur la torture, en 2004. Ses adversaires l’accusent par ailleurs d’être trop théorique, déconnecté de la réalité.
« C’est un prof, un intellectuel, alors il a le défaut de ses qualités », leur rétorque Denis Coderre, député de Bourassa, récemment nommé lieutenant politique d’Ignatieff au Québec. « Mais j’aime mieux un pur-sang qu’il faut apprendre à contrôler qu’une picouille qu’il faut pousser ! »
Les libéraux retrouvent dans leur nouveau chef deux figures mythiques du Parti libéral. Sa vision de la place du Canada dans le monde rappelle Lester B. Pearson, Prix Nobel de la paix en 1957 pour sa contribution à la création des Casques bleus. Ignatieff prône un interventionnisme, parfois militaire, motivé par les droits de la personne et la démocratie. « Il est très tourné vers l’international. S’il devient premier ministre, il pourrait être un leader dans les pays anglo-saxons », dit le Britannique David Goodhart, directeur du magazine d’actualités Prospect. Ce mensuel, en collaboration avec le magazine américain Foreign Policy, a placé en 2008 Michael Ignatieff parmi les 100 intellectuels publics les plus influents au monde, avec le pape Benoît XVI, Al Gore et Noam Chomsky.
Par sa personnalité, Ignatieff rappelle un autre chef libéral : Pierre Elliott Trudeau. « Il a le même charisme, la même envergure intellectuelle », dit Denis Coderre. Et tout comme Trudeau, il est parfois qualifié d’homme méprisant, hautain et arrogant...


