Le problème des portes tournantes menant du journalisme à la politique

À Ottawa, la saga des dépenses des sénateurs Mike Duffy et Pamela Wallin, tous deux ex-vedettes de la presse parlementaire canadienne, entache la réputation du journalisme politique.

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À Ottawa, la saga des dépenses des sénateurs Mike Duffy et Pamela Wallin, tous deux ex-vedettes de la presse parlementaire canadienne, entache la réputation du journalisme politique.

Imaginez qu’un ou des as du journalisme d’enquête québécois quittent la profession pour, quelques années plus tard, rejoindre les rangs des « collusionnaires » !

On se demanderait comment des journalistes qui ont consacré leur carrière à débusquer des magouilles en arrivent à participer au même genre de manège. C’est la question que se posent bien des chroniqueurs parlementaires dans la foulée du scandale qui ébranle le Sénat canadien ce printemps.

Aucun milieu politique n’est à l’abri du détournement de fonds publics. Le fait, par contre, que deux ex-vedettes de la presse parlementaire se retrouvent au cœur de la tempête actuelle est inédit.

Avant d’être nommé au Sénat par Stephen Harper, Mike Duffy avait pratiqué le journalisme sur la colline du Parlement, à Ottawa, pour les réseaux CBC et CTV, et Pamela Wallin avait animé certaines des émissions d’information de langue anglaise les plus prestigieuses au Canada.

Au moment où j’écris ces lignes, le sénateur Duffy affirme qu’il n’est coupable de rien d’autre que d’avoir mal interprété un règlement sur les allocations de logement, tandis que la vérification des notes de frais de sa collègue se poursuit.

Mais nul besoin d’attendre un verdict pour s’interroger sur le système de vases de plus en plus communicants entre journalisme et politique qui a mené ces journalistes à la Chambre haute.

Par définition, le journalisme parlementaire est basé sur la proximité. Les politiciens et ceux qui assurent leur couverture passent leurs journées dans le même bocal. Dans le cas de capitales comme Québec ou Ottawa, les occasions de se croiser — au resto, à l’épicerie ou ailleurs — sont nombreuses.

Il fut un temps où cette proximité avait comme résultante des habitudes dignes d’un club privé. Au début des années 1980, il n’était pas rare que la loi du silence s’applique aussi bien aux incartades personnelles des politiciens qu’à des propos privés qui étaient parfois en contradiction flagrante avec leurs déclarations publiques.

Avec le temps, une distance s’est établie entre les deux mondes. Aujourd’hui, la presse parlementaire fédérale est trop diversifiée pour qu’il soit possible de convaincre l’ensemble de ses membres de mettre le couvercle sur une histoire d’intérêt public. Voilà pour les bonnes nouvelles.

Cela dit, contrairement aux journalistes sportifs, qui n’ont pas ou plus l’ambition de jouer dans la LNH, les chroniqueurs parlementaires n’ont pas besoin de beaucoup d’imagination pour se voir à la place de ceux dont ils relatent les faits et gestes. Certains finissent par passer aux actes.

À Québec comme à Ottawa, ces dernières années, on a vu des journalistes rejoindre des partis dont ils avaient jusque-là pour tâche d’observer les activités. Ces changements de vocation se fondent souvent sur de nobles intentions, mais quand ils ont lieu du jour au lendemain, ils sont une source légitime de malaise.

D’autres journalistes acceptent des postes d’attachés dans des officines politiques. Et d’autres encore accèdent, à l’instar de Duffy et de Wallin, mais aussi d’Adrienne Clarkson et de Michaëlle Jean, à des postes prestigieux sans avoir à passer par une élection.

À une époque où l’information en continu assure aux chroniqueurs parlementaires une exposition médiatique sans précédent et où le travail de journaliste est de plus en plus précaire, les invitations à sauter la clôture se multiplient

Ce n’est pas l’indépendance d’esprit, qui est réputée être une marque distinctive de la profession, que les recruteurs politiques recherchent quand ils courtisent un journaliste, mais bien sa notoriété, ses talents de communicateur et, un peu aussi, son réseau de connaissances médiatiques.

Quand Stephen Harper a nommé Mike Duffy et Pamela Wallin au Sénat, il était convaincu de faire une bonne affaire. Et jusqu’à récemment, il en avait pour son argent. Au cours des dernières années, ces deux ex-journalistes de renom ont investi le message conservateur de la crédibilité acquise au fil d’une longue carrière journalistique. Ils sont devenus deux des meilleures cartes de visite des collecteurs de fonds de leur parti.

Mais si le monde politique trouve son compte dans l’opération, on ne peut en dire autant de la réputation du journalisme politique. S’il y a une (mince) consolation à tirer de la place qu’occupent d’ex-journalistes dans la sordide saga des dépenses au Sénat, c’est que les portes menant du journalisme à la politique tourneront moins vite.

2 commentaires à propos de “Le problème des portes tournantes menant du journalisme à la politique

  1. Est-ce que cette soi-disante proximité de tout connaître sur l’autre groupe est en soi une invitation à franchir la ligne qui les séparent? Il n’y a pas si longtemps chacun restait dans son camp mais depuis quelques années, comme vous le soulignez si bien, on assiste presqu’à une inversion des rôles comme vu de l’intérieur et se fondre automatiquement dans ses nouvelles fonctions tout en découvrant un mode de vie constrastant avec celui que l’on vient de laisser. On découvre que tout le monde le fait, donc fais le donc mais on le fait maladroitement qu’on se fait prendre la main dans le sac. On assiste, ICI comme Là à une une démystification des acteurs qui font de la politique.

  2. A nous l’assiette au beurre. C’est ce que l’on serait porté à croire en observant les agissements de ces deux vedettes du petit écran.

    On ne sait pas ce qui s’est dit entre quatre yeux lors de leur rencontre avec Stephen Harper. Sans doute le petit discours de bienvenue leur est-il monté à la tête. Qui sait? Je spécule.

    Cela dit, ils ne portaient plus à terre, si on en croit les résultats.

    Peut-être ces deux zigotos ont-ils dépassé leur degré de compétence, comme le dit le principe de Peter.

    Parfois, on reçoit un cadeau empoisonné, bien involontairement. Serait-ce le cas?