Petites et grandes lâchetés

Un employé accusé d’être complice de la fraude qui a mis sur la paille des milliers de petits investisseurs de Norbourg a béatement admis, pour sa défense, que son patron lui avait dit : « Ça se passe comme ça dans la finance. » « C’est ça qui est ça », comme le chante Martin Léon. L’employé a obtempéré.

par Carole Beaulieu

Photo : Paul Chiasson / PC

Peut pas penser par lui-même ? Connaît pas ça, la fraude et les lois qui l’interdisent ? N’a pas de sens moral, le monsieur ? Sait pas que voler, c’est voler, même si la victime n’a pas de visage ?

On bout de rage devant la lâcheté qui transpire de chaque témoignage. « C’est pas ma faute, monsieur le juge, j’ai obéi au boss. »

Informaticien, comptable, adjoint… ils ont fermé leur gueule et fait ce qu’on leur demandait. Mais pourquoi ? Vincent Lacroix n’était tout de même pas un commandant nazi qui pouvait les faire fusiller à la première rebuffade !

Dénoncer la fraude à la police était la chose qu’ils devaient faire. Ils auraient perdu leur boulot, d’accord. Mais ils en auraient trouvé un autre. Et ils auraient pu se regarder dans le miroir le lende­main matin. Le ciel nous garde d’un conflit armé où nos vies dépendraient de tels poltrons imbéciles. Ils n’ont même pas l’excuse d’avoir été guidés par l’appât du gain : seul Lacroix encaissait!

Ce qui a manqué, dans ce drame-là tout comme dans les scandales de corruption (fléau grave et récurrent) qui entachent la démocratie municipale, ce sont des vertus qui semblent en voie de disparition presque autant que la banquise arctique : le sens civique, le courage, l’éthique. Une éthique du bien public qui ne serait pas soluble dans l’argent ou le confort !

Combien de fois, à titre de journaliste, ai-je dû argumenter avec des gens, pourtant souvent protégés par leur convention collective, qui « avaient peur » de raconter, même sous le couvert de l’anonymat, les malversations dont ils étaient témoins, qu’il s’agisse d’abus de fonds publics ou de vols de biens privés. Nommons donc le mal qui nous ronge : la lâcheté.

Demandons-nous ce que nos gouvernements et nos entreprises peuvent faire non seulement pour aider chacun à se tenir debout, mais aussi pour changer les systèmes qui encouragent cette couardise et la rendent rentable, financièrement ou politiquement.

Dans le cas des scandales qui secouent nos démocraties municipales, il faudra plus qu’appeler au courage individuel. C’est tout le système qui régit l’industrie de la construction au Québec qu’il faudra réformer pour limiter les tentations. Deux monopoles le contrôlent : un syndical et un patronal. Ce duopole a incité les deux partenaires à s’entendre pour former un monopole (encore plus puissant) permettant aux grandes entreprises (qui contrôlent les machines) et aux syndicats (qui contrôlent la main-d’œuvre) de se donner la main pour extraire ensemble plus de fric aux clients et aux contribuables ! Qu’il est plaisant alors de se partager ces fruits entre bons amis. C’était clair dans le fiasco de la Gaspésia. Ça l’est aujour­d’hui dans toutes sortes de programmes d’infrastructures municipales. Et c’est de plus en plus inquiétant mainte­nant que le Fonds de solidarité s’est mis à investir dans les grandes entreprises de cons­truction et les grands fournisseurs d’équipement.

Tout le régime d’appels d’offres, de soumissions et d’attributions de contrats doit être scruté à la loupe. Et réformé au besoin. Qui peut ouvrir cette voie, sinon une commission d’enquête publique ? D’autres États ou pro­vinces s’en sortent-ils mieux que nous ? Il faut nous le demander. Et nous inspirer des meilleurs.

Un professeur d’univer­sité devant qui je m’indignais, il y a des années, que la société « plie » aussi souvent devant les revendications des « syndicats de gros bras », dans la construction ou ailleurs, m’avait gentiment expliqué que la société «achetait la paix sociale ». Mieux valait garder les gros bras heureux – quitte à fermer les yeux de temps en temps sur leurs magouilles – que de risquer de les voir faire les mêmes profits par la violence. Quinze ans plus tard, sa réponse me hante encore. Lâcheté ou lucidité?

En ce lendemain d’élections municipales, ce dossier doit être sur le dessus de la pile de tous les élus. Ils doivent s’y plonger. Et Québec doit agir en leader pour montrer la voie du courage.

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