Qui est fou ?

Guy Turcotte, Richard Bain, Adam Lanza, Sonia Blanchette, Anders Breivik posent à nos sociétés modernes une seule et même question : qui est atteint d’une maladie mentale assez grave pour ne pas être tenu responsable de ses actes ?

par
L'édito de Carole Beaulieu - Qui est fou ?

Photo : J. Decrow / AP / PC

Qui doit être puni ? Qui doit être soigné ? Si seulement la psychiatrie pouvait le déterminer avec certitude. Mais ce n’est pas une science exacte. Et elle est en plein bouleversement.

Depuis un siècle, la découverte d’une pharmacopée qui civilise les dérives biochimiques de l’esprit a évité à des milliers de personnes d’être enfermées ou de com­met­tre des gestes irréparables. Notre civilisation en fut rehaussée. Des gens furent libérés de leurs hallucinations. Mais après tant de progrès, la psychiatrie peine à poursuivre sur sa lancée.

Depuis deux ans, de brillants esprits s’entredéchirent, incapables d’accoucher de la cinquième édition de la bible de la maladie mentale, le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (ou DSM, pour Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders).

L’édition de 1994 est désuète. Les neurosciences, la génétique et la biologie moléculaire promettent de nouvelles manières de dépister les dérèglements du cerveau. Or, le DSM demeure la base sur laquelle se fonde l’autorité des psychiatres.

Une maladie qui y est répertoriée donne droit à des remboursements d’assurance (et à des profits aux actionnaires des sociétés pharmaceutiques), à des services offerts à l’école… Pour avoir laissé les marchands médicaliser les anxiétés de la vie, les psychiatres ont parfois contribué à la perte de confiance du public. Et se sont fait de jolis revenus d’appoint en devenant experts dans des procès.

Dans le cas de Guy Turcotte, on parlera longtemps du fait que le jury a accepté la thèse d’un moment de folie dû à la consommation de lave-glace. Le trouble d’adaptation déjà diagnostiqué chez Guy Turcotte n’était pas de nature à le rendre non responsable – il n’est pas assez grave.

On est loin d’un schizophrène comme Pascal Morin, qui au moment où il a tué sa mère et ses deux nièces, en 2012, était convaincu de répondre à un ordre divin. Traité au CHUS, il a repris contact avec la réalité, mais veut rester enfermé. Il a peur de lui-même.

En Norvège, un jury a jugé sain d’esprit le tueur de l’île d’Utoya, pourtant qualifié de paranoïaque et de schizophrène par ses psychiatres. « Combattant en lutte contre le multiculturalisme », selon ses dires, Anders Breivik – qui a tué 77 personnes en 2011 – a été condamné au maximum de la peine : 21 ans de réclusion.

À Montréal, Richard Bain, responsable de l’attentat au Métro­polis, se dit un « soldat chrétien » luttant contre les séparatistes. Son avocate s’est désistée, le jugeant trop peu sain d’esprit pour préparer sa défense. L’est-il ?

Dépressive et médicamentée, Sonia Blanchette était-elle saine d’esprit quand elle a noyé ses enfants, à Drummondville ?

Qui expliquera le geste d’Adam Lanza, à Newtown ? Être atteint du syndrome d’Asperger, comme Bill Gates, ne prédispose pas au meurtre. Qui aurait pu empêcher l’homme de 20 ans de chavirer et d’assassiner 20 enfants ? Plus que le procès des armes à feu, ne faudrait-il pas faire celui d’un système social qui a échoué à soigner ?

Au Québec, un autre procès est à considérer : celui de la qualité des expertises psychiatriques et de la capacité des jurés d’en évaluer la pertinence.

Nous voilà renvoyés à la seule question qui compte : celle de la responsabilité. Et de l’expertise sur laquelle nos sociétés doivent compter pour l’établir. Souhaitons que l’État ne recule pas devant l’importance de s’y attarder.

ET ENCORE

La rédaction du DSM, la bible des symptômes de la maladie mentale, est une poudrière politique et sociale, et repose sur des sables mouvants. L’homosexualité, par exemple, en a été retirée en 1973, après une chaude lutte.

Impossible d'ajouter des commentaires.