Soudan : qu’attend le Canada ?

Le Canada n’est plus à la hauteur de sa réputation de pays phare en matière de justice et de droits de la personne, chuchote-t-on à La Haye.

par Carole Beaulieu

Dans les bureaux de la Cour pénale internationale, aux Pays-Bas, il n’est pas rare que des représentants de pays d’Afrique disent en privé qu’ils en ont marre d’Omar al-Béchir, ce tyran soudanais contre qui la Cour vient de délivrer un mandat d’arrestation pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité. Mais, ajoutent-ils, « si un grand pays comme le Canada n’a pas le courage de dénoncer plus fort ses exactions, comment le pourrions-nous ? »

Certes, le ministre des Affaires étrangères, Lawrence Cannon, a dit le 4 mars, dans un communiqué, soutenir la Cour pénale internationale (CPI), mais on est bien loin de l’engagement d’un Lloyd Axworthy, ce ministre libéral qui, en 1998, a contribué à la création de la CPI. Si Stephen Harper se préoccupe des crimes contre l’humanité, il le dit bien bas.

Plus de 2,5 millions de Zaghawas, de Fours et de Massalits, les trois principales ethnies qui habitent la province rebelle du Darfour, sont aujourd’hui déplacés, leurs villages brûlés et bombardés par des milices à la solde d’al-Béchir. Aux confins de l’empire d’Omar, il ne fait pas bon contredire le patron.

Plus de 300 000 Darfouriens sont morts depuis 2003. Et Omar est un rusé. Devant les protestations des Nations unies, il a changé de tactique. Son ministre de l’Intérieur (Ahmed Haroun), qui dirigeait les attaques des milices en 2004, est devenu — non, je ne blague pas — ministre des Affaires humanitaires ! Les mêmes milices encerclent donc désormais les camps de déplacés. Les femmes et les filles qui doivent en sortir chaque jour pour chercher de l’eau et du bois savent ce qu’elles risquent. Il y a bien des moyens d’exterminer un peuple. Le viol systématique en est un. On ne trouve plus de fosses communes au Darfour, comme en 2003, mais des milliers d’enfants du viol peuplent les camps.

À la demande des Nations unies, la CPI a longuement enquêté sur les agissements d’al-Béchir. Trois juges l’ont déclaré coupable. En dépit des pressions internationales lui intimant la prudence, le procureur, Luis Moreno Ocampo, a lancé un mandat d’arrestation contre le président du Soudan. Un concert de réprobations s’est élevé, des experts jugeant son geste futile sinon irresponsable, car de nature à attiser la colère du tyran au moment où les pourparlers de paix progressent. Ils ont tort. Moreno Ocampo honore sa fonction.

Face à un tyran qui massacre des civils, le monde n’avait avant 2002 que deux options : détourner le regard ou lever des armées. La CPI offre une troisième voie : cibler les individus, non les régimes. On identifie le responsable des crimes, le marginalise, le force à rendre des comptes. Si Omar met les pieds au Canada ou dans tout autre des 108 pays membres — l’Afrique du Sud, le Mexique ou la Jordanie, par exemple —, les autorités de ce pays devront l’arrêter et le livrer à La Haye.

Contrairement à ce que veut faire croire la propagande soudanaise, la CPI n’est pas une idée-d’impéralistes-blancs. Des millions d’Africains s’opposent au fait qu’Omar massacre d’autres Africains ! Le Sénégal, le Bénin, le Mali sont tous des pays membres de ce tribunal.

Omar, irrité par le mandat lancé contre lui, a expulsé 13 organismes humanitaires qui soignent les Darfouriens et leur fournissent de l’eau potable, condamnant ces derniers à souffrir encore plus. Mais à long terme, ce mandat d’arrestation est pour eux un espoir.

Le 30 mars prochain, le Qatar organisera une rencontre internationale de paix sur le Darfour. Les rebelles armés — qui revendiquent notamment une meilleure part des ressources naturelles de la province et ne sont pas des enfants de chœur non plus — y seront.

Omar, s’il s’y rend, ne sera pas arrêté. Le Qatar n’est pas membre de la CPI. Mais il faut remercier cet émirat d’œuvrer à une solution politique. Isolé et fragilisé par ce mandat d’arrestation qui limite ses déplacements, Omar al-Béchir pourrait faire des compromis. Surtout si la diplomatie fait des heures supplémentaires et trouve une monnaie d’échange pour inciter la Chine, principal partenaire économique du Soudan, à mettre un brin de pression.

Si vous connaissez Paul Desmarais fils, vous pouvez aussi lui en glisser un mot. Il siège au conseil d’administration de Total, société pétrolière française qui exploite des gisements au Soudan et s’entend assez bien avec Omar. Il y a différentes façons de défendre les valeurs canadiennes…

On peut faire un don au Comité international de la Croix-Rouge. Le CICR n’a pas été expulsé par les autorités de Khartoum. Il a le plus grand réseau d’aide aux Darfouriens. Et il est de plus en plus seul sur le terrain.

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