La crise ukrainienne en 5 questions

Quel avenir pour ce pays de 46 millions d’habitants qui frise la banqueroute ? Magdalena Dembinska, professeure de science politique à l’Université de Montréal, offre quelques clés pour comprendre le conflit.

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Photo : AFP / Getty Images

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Tout a commencé par une occupation pacifique animée de spectacles sur la place de l’Indépendance, dite le «Maïdan», au cœur de Kiev.

Moins de quatre mois plus tard, le centre-ville s’est transformé en champ de bataille. Plus de 80 personnes ont trouvé la mort dans des affrontements entre manifestants et forces de l’ordre, à la suite de quoi le président Viktor Ianoukovitch a été chassé du pouvoir. Une escalade vertigineuse qui surprend même les plus fins analystes.

Les premiers qui ont planté leur tente sur le Maïdan, en novembre, protestaient contre le refus surprise de Ianoukovitch de signer un accord de libre-échange avec l’Union européenne — une volte-face annonçant un rapprochement du pouvoir ukrainien avec le géant russe.

Depuis, la crise n’a cessé de s’élargir et les tensions de s’intensifier, jusqu’à l’effondrement du régime, le 22 février.

«Le pays demeure divisé, mais ce qui unit les Ukrainiens présentement, c’est le ras-le-bol antisystème. Ils en ont assez. Pour la première fois depuis un bon moment, ils ont une cause commune», dit Magdalena Dembinska, professeure de science politique à l’Université de Montréal et chercheuse affiliée au CÉRIUM.

Quel avenir pour ce pays de 46 millions d’habitants qui frise la banqueroute ? La spécialiste de l’espace postsoviétique offre quelques clés pour comprendre le conflit.

Quelles sont les racines de la crise ?

On l’a d’abord interprétée comme un mouvement contre le rapprochement de l’Ukraine avec la Russie et en faveur d’une plus grande proximité avec l’Union européenne. Mais c’est bien plus que ça. Il y a une colère antisystème. L’Ukraine vit une profonde crise économique depuis 2008. Le pays est l’un des plus corrompus de la planète. Le système judiciaire est totalement arbitraire. L’État de droit est quasiment inexistant.

Au départ, le mouvement était plutôt pacifique, festif. Cela a commencé à dégénérer lors des premières violences des forces de l’ordre contre les protestataires, fin novembre, puis lorsque le Parlement a adopté des lois réprimant les manifestations, en janvier. Cette répression a provoqué la rage de la population. Même les gens qui n’étaient pas mobilisés sont sortis dans la rue pour protester contre la violence du pouvoir.

Les quelque 80 morts de la semaine dernière ont été la goutte qui a fait déborder le vase. Mais déjà depuis plusieurs semaines, le parti au pouvoir s’effritait, se fracturait, et le président Ianoukovitch s’est retrouvé isolé et affaibli. C’est ce qui a permis au Parlement de voter sa destitution en fin de semaine.

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L’Ukraine est divisée entre les partisans d’un rapprochement avec l’Europe et ceux qui favorisent une alliance avec la Russie. Pourquoi ce clivage ?

Pour bien des Ukrainiens, l’Europe représente la normalité : la normalité des relations entre l’État et ses citoyens, des règles du jeu politiques claires et transparentes, un État de droit, une justice qui fonctionne. Et d’un point de vue identitaire, bien des Ukrainiens, surtout ceux de l’ouest, s’identifient comme Européens, point.

En revanche, les avantages de s’allier avec la Russie sont tangibles. L’Ukraine est fort dépendante de la Russie sur le plan économique : le tiers des exportations ukrainiennes lui sont destinées. L’Ukraine a besoin de sa voisine pour ses approvisionnements en ressources naturelles, notamment le gaz, que Moscou lui offre à tarif réduit. Et la Russie lui promet une aide de 15 milliards de dollars sans condition ! Tandis que de l’autre côté, l’Union européenne propose son aide à condition que l’Ukraine procède à d’importantes réformes financières et à des restrictions budgétaires, avec pour résultat que la crise risquerait de s’aggraver à court et moyen termes.

La crise des derniers mois est-elle le prolongement de la révolution orange de 2004 ?

Non, c’est autre chose. L’enjeu était beaucoup plus clair en 2004. La révolution orange faisait suite à une fraude électorale. Il y avait deux candidats : on était soit pro-Iouchtchenko soit pro-Ianoukovitch, c’était très partisan. Le Maïdan est plutôt un mouvement issu de la société civile, l’expression d’un ras-le-bol généralisé. Une révolte alimentée par des groupes de l’extrême droite nationaliste xénophobe, qui se sont appropriés le mouvement et qui l’ont radicalisé. On n’avait pas vu cette violence en 2004. Il y avait davantage d’espoir dans l’air.

Des élections générales anticipées auront lieu en mai. De quoi l’Ukraine a-t-elle besoin ?

De quelqu’un de rassembleur, qui aura des appuis et de la légitimité des deux côtés de l’Ukraine, tant à l’est qu’à l’ouest. Il n’y en a pas des tonnes sur la scène actuelle. Plusieurs figures politiques pourraient se faire reprocher d’entretenir des liens douteux avec des oligarques ou d’avoir trempé dans des histoires de corruption.

Il faut surtout réformer le système de fond en comble, notamment le nettoyer de la corruption. De plus en plus, tant à l’est qu’à l’ouest, les Ukrainiens se rendent compte que ces réformes sont nécessaires, même si elles auront sans doute un coût à court terme.

Quelle est l’importance de la crise ukrainienne sur l’échiquier mondial ?

Ce qui se passe en Ukraine va donner le ton aux relations futures entre la Russie et l’Europe, et entre la Russie et les États-Unis. La situation va aussi forcer l’Union européenne à repenser ses rapports avec les ex-républiques soviétiques — va-t-elle tenter de les séduire ou les laisser dans la sphère d’influence de la Russie ? Les grandes puissances essaient chacune de se positionner sur la patinoire, et Moscou patine plutôt bien depuis quelque temps. Après plusieurs années d’un monde unilatéralement dominé par Washington, la Russie s’affirme comme un joueur important. L’Ukraine est un pion, et l’un des premiers tests, dans cette démonstration de force.

Un commentaire à propos de “La crise ukrainienne en 5 questions

  1. J’avais été choqué, en 1991, par l’empressement du gouvernement canadien à reconnaître la souveraineté de l’Ukraine, lors du démembrement de l’Union soviétique. Il fut le premier gouvernement occidental à le faire. Je m’expliquais cette audace peu habituelle par des raisons purement électoralistes, puisque le débat Québec-Canada aurait dû rendre un peu plus sensibles les libéraux du temps, notamment le premier ministre Jean Chrétien, aux réalités ethniques et historiques d’un pays. Ainsi en 1916, les accords Sykes-Picot entre la Grande-Bretagne et de la France, visant à séparer leurs zones d’influence de l’après-guerre, furent à l’origine, par l’établissement de frontières arbitraires, tracées sans consulter les habitants, minoritaires ou pas, d’une multitude de conflits nationaux et tribaux à venir, en ignorant les fractures causées par la langue (les Kurdes et les Arméniens notamment), la religion (chiites, sunnites, juifs et chrétiens de diverses obédiences) ou l’histoire (l’Empire Ottoman incluant la Palestine, la Perse, la Russie, l’Autriche-Hongrie et les Balkans). En 1916, il s’agissait de donner suite à l’effondrement de l’Empire Ottoman et en 1991, à celui de l’Union soviétique, en préservant d’abord les intérêts de grandes puissances. C’est ainsi qu’en Ukraine héritée de Krouchtchev, on choisit d’aller de l’avant sans consulter ses peuples, en ignorant de nouveau d’aussi bénignes réalités comme la langue (le russe et l’ukrainien), la religion (turkmènes, grec orthodoxes) et l’histoire (l’Ukraine, la Pologne, la Crimée et la Russie). Ces trois points aveugles viennent aujourd’hui nous hanter de nouveau.