Les trésors de Tombouctou

Aux confins du Sahara, dans des pièces sombres et poussiéreuses, dort la mémoire de tout un continent. Récemment retrouvés, ces manuscrits plus anciens que les cathédrales auront bientôt leur bibliothèque. Notre journaliste a visité les lieux.

par François Guérard

La mince porte en métal s’ouvre en grinçant sur une grande salle sombre, où s’entassent des milliers de manuscrits anciens. Ils s’alignent sur des étagères grillagées et s’empilent pêle-mêle dans des armoires de métal posées à même le sol en béton. Les odeurs se chevauchent: poussière, cuir, encens, moisissure.

Nous sommes à Tombouctou, aux confins du Sahara. La chambre forte de l’Institut des hautes études et de la recherche islamique Ahmed Baba ressemble plus à un garage qu’à une bibliothèque. Mais la présence de livres dont certains sont aussi vieux qu’une cathédrale médiévale rend le moment solennel.

Le directeur adjoint de l’Institut, Sidi Mohamed Ould Youbba, un Malien grisonnant vêtu d’une tunique blanche, me montre les enluminures en or qui décorent les pages d’un coran vieux de quatre siècles. Le papier est troué par endroits, mais le texte est lisible. Autour de nous, des traités scientifiques, des chroniques historiques, des journaux de voyage, des correspondances de marchands et de savants africains. Les textes sont en arabe, le «latin» de l’Afrique précoloniale. La collection compte plus de 20 000 documents. Le plus ancien est un manuel de droit islamique datant de 1204.

On a trouvé ces manuscrits un peu partout dans la région entourant la mythique ville de Tombouctou, au Mali, au cours des 20 dernières années. C’est une découverte majeure. Car ils renferment un savoir perdu que l’on commence à peine à décoder: la mémoire de l’Afrique.

Il y a un vaste trou dans l’histoire du continent. L’époque des missionnaires européens et des capitaines de négriers — du 17e au 19e siècle — est bien documentée. Celle des empires africains qui l’ont précédée l’est beaucoup moins. Les Africains eux-mêmes connaissent peu de choses de l’Empire songhaï, une puissance commerçante des 15e et 16e siècles, qui s’étendait sur les territoires actuels du Mali, du Burkina et du Niger, avec un accès à la côte atlantique. Ni de la percée de l’islam, apporté par les caravanes arabes. «On a longtemps cru qu’il était impossible de faire l’histoire de l’Afrique précoloniale, puisque les Africains n’avaient pas laissé de sources écrites. Ces manuscrits sont la preuve du contraire», dit Sidi Mohamed Ould Youbba.

Pour les Africains, il s’agit de la mise au jour d’un grand pan de leur littérature ancienne. Comme si on exhumait, dans une Europe colonisée par l’Afrique, des textes oubliés: Candide, de Voltaire, Le prince, de Machiavel, les écrits de Martin Luther, la correspondance du cardinal de Richelieu, Le livre des merveilles, de Marco Polo!

Des collections de manuscrits, on en trouve une trentaine à Tombouctou. Celle de l’Institut Ahmed Baba, organisme national financé par l’Afrique du Sud, la Norvège, le Luxembourg et la fondation Ford, aux États-Unis, est de loin la plus importante. Les autres sont conservées dans des bibliothèques privées, qui vont d’antiques maisons de style marocain à une simple pièce derrière la boutique d’un réparateur de télévisions.

La sauvegarde des manuscrits de Tombouctou est un travail de coopération internationale. Le président sud-africain, Thabo Mbeki, en a fait la première mission culturelle du Nouveau partenariat pour le développement de l’Afrique (NEPAD). Au cours de trois dîners de gala destinés à la haute société de l’Afrique du Sud, le président a recueilli 25 millions de rands (4 millions de dollars canadiens) pour la construction d’une grande bibliothèque à Tombouctou. Elle accueillera la collection de l’Institut Ahmed Baba, qui étouffe sous les livres.

Tombouctou, quant à elle, étouffe sous la chaleur de juin. La ville est un four en terre cuite. L’après-midi, le mercure grimpe à 45°C. Le souffle de l’harmattan, le vent du désert, brûle le visage. Les rues se vident. Des rues? Plutôt des couloirs ensablés qui séparent les maisons.

Les résidences, de deux étages, sont construites en banco, mélange de glaise et de paille dont on fait des briques. C’est un décor des Mille et une nuits, avec des terrasses sur les toits et des portes de bois munies de lourds anneaux de fer. Des bâtiments de terre sur un tapis de sable. La ville de 30 000 âmes n’a qu’une seule voie asphaltée. Elle mène à un petit aéroport où atterrissent deux avions par semaine. C’est le seul lien avec l’extérieur.

À l’ombre du porche de mon hôtel, je vois défiler la vie locale. Un garçon à dos d’âne. Un troupeau de chèvres. Un dromadaire. Des Touaregs, ces hommes voilés du Sahara, magnifiques avec leurs grands sabres à la ceinture, leurs boubous et turbans jaunes, roses et indigo assortis aux voiles, appelés lithams, qui leur couvrent le bas du visage.

Le Mali, pays de 12 millions d’habitants, est l’un des plus pauvres de la planète. C’est un monde de paysans, à 80% musulmans. Pourtant, il s’agit du troisième producteur d’or du continent africain, après l’Afrique du Sud et le Ghana. Mais les mines sont exploitées par des entreprises étrangères, et l’État ne touche que des redevances sur l’exportation du métal jaune, ce qui représente environ 7% du PIB.

Au Moyen Âge, c’est l’or du Mali qui, après avoir transité par les royaumes du Maghreb, remplissait les coffres des monarchies françaises, anglaises, espagnoles et portugaises. «La stabilité financière des puissances européennes dépendait en grande partie des mines des empereurs maliens», indique l’historien Ismaël Diadié Haïdara. Le lettré de 49 ans possède 7 000 manuscrits, l’une des plus importantes collections privées de la ville.

Au centre du commerce de l’or: Tombouctou. La cité était le point de rencontre entre l’Afrique de l’Ouest et le monde méditerranéen. Elle était le «port» du Sahara, vaste océan de sable traversé par des flottilles de dromadaires. De plus, elle s’étendait sur la rive nord du fleuve Niger, le troisième d’Afrique, qui relie de nombreuses villes du Mali, du Niger et du Nigeria. (Au fil des siècles, la région s’est ensablée et le fleuve s’est retiré à 20 km au sud. Aujourd’hui, il faut rouler, à partir du fleuve, une demi-heure dans le désert pour atteindre Tombouctou.) Au marché, outre de l’or, on trouvait de l’ivoire, du tabac, des plumes d’autruche, des esclaves et des barres de sel provenant de la mine de Taoudenni, à 16 jours de dromadaire au nord.

La richesse de Tombouctou en a fait l’Oxford de l’Afrique. À son apogée, aux 15e et 16e siècles, 100 000 personnes y vivaient, dont 25 000 étudiants venant d’aussi loin que Bagdad. La réputation de son université, Sankoré, rayonnait partout dans le monde arabe. On enseignait, à l’université et dans 180 écoles privées, la charia (droit islamique), la philosophie, les mathématiques, l’astronomie, la médecine, les arts. Et on écrivait des livres, reproduits par des copistes et vendus au marché.

Aujourd’hui, Tombouctou semble le bout du monde…

Le soir, enfin! L’air redevient respirable. La ville reprend vie. L’odeur des brochettes de mouton qui grillent parfume les rues. Tombouctou est plongée dans le noir. Dans la cour intérieure de la maison d’Abdel Kader Haïdara, trois hommes et une femme regardent la télévision, étendus sur des nattes. L’hôte, un moustachu replet au crâne dégarni, me conduit au salon, une pièce fraîche garnie d’un épais tapis bleu à motifs et de coussins. On se déchausse avant d’entrer.

Abdel Kader Haïdara, 42 ans, a exercé de 1984 à 2000 un métier peu commun: chercheur de manuscrits. C’est lui qui a trouvé la plupart des documents de l’Institut Ahmed Baba. «J’ai été élevé parmi les livres. Mon père tenait une école privée et je m’occupais de la bibliothèque.» Les 9 000 manuscrits de la collection familiale lui ont été légués à la mort de son père.

Une fillette entre au salon et nous sert un thé à la menthe au goût fort, très sucré. Les manuscrits n’ont jamais quitté la région, indique mon hôte.

Lors de la conquête française de l’Afrique, à la fin du 19e siècle, Tombouctou avait déjà perdu sa gloire passée. «Lorsque les soldats français sont venus à Tombouctou, les notables ont craint le pillage et ont caché leurs manuscrits.» Ils les ont mis dans des coffres et les ont enterrés dans le désert. Certains les ont dissimulés dans des grottes. D’autres les ont emmurés dans leur maison. «Les manuscrits ne devaient pas être pris, parce qu’ils étaient la source de leur savoir et, par extension, de leur pouvoir.» Les décennies ont passé, le Mali a accédé à son indépendance, en 1960, et certaines familles ont ressorti les manuscrits. D’autres ont oublié leur existence…

Le travail d’Abdel Kader Haïdara a pris des allures de chasse au trésor. «Les ancêtres avaient laissé des indices sur l’emplacement des caches, dit-il. J’en ai trouvé dans des lettres et des testaments que les gens gardaient précieusement dans leur maison.» Il partait ensuite en Land Rover dans les dunes du Sahara pour exhumer les coffres. «Les manuscrits enterrés étaient en assez bon état.»

Ce n’était pas le cas des livres retrouvés dans les maisons de Tombouctou ou des villages environnants. «De nombreux livres étaient à moitié mangés par les termites», dit Abdel Kader Haïdara. Beaucoup de gens n’osaient s’en départir, même si la plupart ne pouvaient lire l’arabe. «Ici, les biens ayant appartenu aux ancêtres sont sacrés. On ne vend un héritage qu’en cas d’extrême nécessité.» Dans un village près de Tombouctou, il a offert à une famille pauvre deux vaches en échange d’un lot de manuscrits. «J’y suis retourné un an plus tard et, soudainement, un tas de gens voulaient me vendre leurs manuscrits!»

C’est maintenant une course contre la montre pour sauver les documents. Le climat sec du Sahara les a préservés pendant des siècles. Mais les livres les plus âgés arrivent au bout de leur existence. C’est une question d’années avant que le papier tombe en poussière. Dans une salle climatisée de l’Institut Ahmed Baba où s’alignent une dizaine d’ordinateurs, on tente une opération de sauvetage: passer les pages au scanneur pour leur donner une nouvelle vie dans Internet.

Une équipe de 12 chercheurs africains numérise en ce moment un manuel de grammaire arabe de 600 pages. Leur travail est facilité par une caractéristique commune à tous les manuscrits: les pages ne sont pas reliées. «C’était la façon de faire à l’époque. On plaçait des pages volantes dans une couverture de cuir de mouton ou de dromadaire», explique Mohamed Diagayeté, 42 ans, expert en civilisation islamique. L’Institut projette de traduire les manuscrits numérisés en français et en anglais, dit-il. Ils pourraient ainsi être offerts en ligne aux chercheurs du monde entier.

Mohamed Diagayeté est au front de la recherche sur les manuscrits. Il est le premier lecteur à y poser les yeux depuis des siècles. «C’est palpitant. Je redécouvre le passé de mon peuple.» Il a récemment parcouru un manuel du 18e siècle s’apparentant au Kama-sutra. On y trouve des positions sexuelles, des remèdes contre l’impuissance et un chapitre intitulé «Être patient avec les femmes».Beaucoup de travail reste à faire, dit le chercheur. Sur les 20 000 manuscrits de l’Institut, seulement 3 000 ont été lus et répertoriés.

Les manuscrits de Tombouctou sont encore loin d’avoir livré tous leurs secrets. Mais ce que l’on trouve étonne déjà. Abdel Kader Haïdara, le chercheur de manuscrits, possède des textes théologiques du 17e et du 18e siècle qui sont toujours pertinents en 2007. Ils font l’apologie d’un islam ouvert et tolérant. «On y parle de l’abolition des mariages forcés, du droit pour les femmes d’étudier, d’avoir une profession. Avec citations du Coran à l’appui!»

Le contenu des manuscrits de l’historien Ismaël Diadié Haïdara intéresse les climatologues et les astronomes. Ses ancêtres ont noté dans les marges des livres les dates des crues et décrues du fleuve Niger ainsi que celles des événements marquants, comme les tremblements de terre. On y apprend ainsi qu’une pluie de météorites a traversé le ciel saharien en 1583!

Le directeur adjoint de l’Institut Ahmed Baba, Sidi Mohamed Ould Youbba, voit pour sa part un potentiel dans les anciens traités de médecine. On y trouve des recettes de potions à base de plantes médicinales africaines. «Nous pourrions redécouvrir l’usage de ces plantes et en faire des médicaments moins chers que ceux qui nous arrivent des pays riches.» Il rêve d’une revalorisation de la médecine traditionnelle africaine à l’échelle mondiale. «La Chine a fait connaître la sienne partout dans le monde. Pourquoi ne pas réapprendre la nôtre et faire de même?»

Les manuscrits peuvent devenir un outil de développement pour l’Afrique, croit l’historien Ismaël Diadié Haïdara. «En se réappropriant son passé glorieux, l’Afrique cessera de se regarder comme un continent misérable, dit-il. Nous pourrons offrir au monde des connaissances sur l’art, l’histoire, la culture. Pas seulement recevoir passivement de l’Occident.»

 

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