L’Iran après Ahmadinejad

Les Iraniens vont aux urnes le 14 juin pour élire un nouveau président. Mais avec une opposition muselée, des chefs emprisonnés, comment peut-on parler d’élections libres ? s’inquiète le professeur de droit en exil Ardeshir Amir Arjomand.

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Depuis la mort de la photographe québécoise Zahra Kazemi, assassinée dans une prison iranienne en 2003, les relations entre Ottawa et Téhéran n’ont cessé de se dégrader. En septembre dernier, le Canada a même fermé son ambassade en Iran et expulsé les diplomates iraniens en poste à Ottawa. Depuis, il faut s’adresser à l’ambassade du Canada en Turquie, pays voisin. « L’Iran est la menace la plus importante à la paix et à la sécurité mondiales », déclarait en septembre le ministre des Affaires étrangères, John Baird.

Mais Ottawa est resté discret sur le sort de Mir Hossein Moussavi, qui a été premier ministre de 1981 à 1989 et qui a porté les couleurs de l’opposition à la dernière élection présidentielle, en 2009. Le chef du Mouvement vert est assigné à résidence avec sa femme depuis qu’il a appelé les Iraniens à soutenir le printemps arabe, il y a deux ans. Bien qu’aucune accusation ne pèse contre lui, ce réformateur septuagénaire est aujourd’hui coupé du reste du monde — y compris de ses trois filles, peu souvent autorisées à lui rendre visite.

Le Canada s’est déjà dit « très préoccupé » par la détention de Moussavi. Ses partisans voudraient qu’Ottawa aille plus loin. « Ce que le peuple iranien souhaite, c’est que les dirigeants canadiens soutiennent les droits de l’homme en Iran », dit Ardeshir Amir Arjomand, un conseiller de Moussavi qui vit en exil en France. « Ce que nous voulons, les partis politiques, la société civile, c’est que le Canada demande la libération de M. Moussavi. » Comme l’a déjà fait l’Union européenne.

Cela n’est pas tout. Amir Arjomand, un professeur de droit qui parle français (il a fait un doctorat à Strasbourg), voudrait qu’Ottawa se prononce sur le prochain scrutin, le 14 juin. « Le Canada devrait demander des élections libres et dire que, en l’absence d’élections libres, il ne considérera pas le gouvernement qui sortira des urnes comme légitime. »

Une vingtaine de candidats espèrent succéder au président sortant, Mahmoud Ahmadinejad. Élu en 2005 et réélu en 2009, celui-ci n’a pas le droit de briguer un troisième mandat.

L’actualité a rencontré Amir Arjomand à Paris, où il vit sous protection policière.

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Les prochaines élections en Iran seront-elles libres ?

iran-arjomandApparemment, non. Rien ne nous encourage à le penser.

Est-ce que ce sera mieux ou pire qu’à l’élection présidentielle de 2009 ?

On ne le sait pas. Ce qui est sûr, c’est qu’Ali Khamenei [NDLR : le guide suprême de la révolution] n’a pas l’intention de laisser un candidat réformateur se présenter.

En Occident, les médias décrivent Ahmadinejad comme un « populiste ». Qu’est-ce que cela veut dire dans le contexte iranien ?

C’est un démagogue qui essaie de profiter du malheur des gens. Il distribue de l’argent directement à des personnes qui vivent dans le besoin. C’est sa façon de recruter des partisans.

Cela explique-t-il pourquoi il est si populaire, surtout chez les plus pauvres ?

S’il était si populaire que ça, il aurait gagné la dernière élection ; il n’aurait pas eu besoin de tricher ! Les gens qui reçoivent de l’argent de sa main comprennent qu’il est la cause de leurs difficultés économiques. Il y a beaucoup de problèmes en Iran : faible croissance, chômage, inflation. Même les gens peu instruits comprennent que c’est le résultat des politiques d’Ahmadinejad.

On lit parfois que le Pasdaran, le Corps des gardiens de la révolution islamique, jouera un rôle plus important à la prochaine élection. À votre avis ?

Je ne le pense pas. La dernière fois, il a joué un rôle déterminant en manipulant les résultats. Cette fois-ci, il va tenter d’intervenir de manière moins grossière. Il y a quatre ans, Khamenei prétendait que la fraude électorale était impossible. Aujourd’hui, les partisans de Khamenei et ceux d’Ahmadinejad s’accusent mutuellement de tricher. Des deux côtés, ils ont la possibilité de le faire. Les deux côtés ont des moyens, notamment des fonds publics, pour manipuler les résultats.

Pourquoi Ahmadinejad a-t-il subi les critiques des autorités religieuses pour avoir consolé la mère d’Hugo Chávez ? C’est pour rappeler leur importance ?

[L’ex-président Seyyed Mohammad] Khatami, à l’époque où il était au pouvoir [de 1989 à 1997], s’était fait critiquer pour avoir serré la main d’une femme lors d’un voyage en Italie. Cette bande de religieux étaient contre lui, et c’était leur façon de tenter d’influencer les gens en disant que Khatami n’était pas pieux. Maintenant, c’est pareil. Ahmadinejad tente de se distancier du clergé, parce qu’il sait bien que beaucoup d’Iraniens n’aiment pas le clergé. C’est sa façon de « travailler » l’opinion publique.

Beaucoup d’Iraniens pensent qu’il est illégitime de consoler une vieille dame qui perd son fils ?

Je pense que non. Il s’agit d’une poignée de gens, un groupe de pression organisé, qui cherche à exercer son influence.

Quelles sont les relations entre les hommes politiques élus et les autorités religieuses non élues ?

En Iran, les hautes autorités religieuses influencent une partie de l’opinion. C’est comme en Occident. Le pape, par exemple, a de l’influence sur la pensée des chrétiens. En Iran, cependant, une partie du clergé est étatique. Ce ne sont pas des fonctionnaires en tant que tels, mais Khamenei a tenté d’étatiser le clergé en lui fournissant des fonds publics. Une partie du clergé aujourd’hui lui est donc redevable. Avant la révolution, les religieux étaient indépendants, notamment financièrement, de l’État.

Mais on ne peut pas mettre tous les religieux dans le même panier. Une grande partie du clergé refuse d’entrer dans le jeu politique. Beaucoup sont contre Khamenei, mais ils n’osent pas prendre position.

Ahmadinejad ne peut pas se présenter à la prochaine élection. Croyez-vous qu’il pourrait le faire à la suivante, en 2017 ?

Il est trop tôt pour répondre : Khamenei cherche à se débarrasser de lui.

Moussavi est placé en résidence surveillée depuis 2011 pour avoir appelé les Iraniens à soutenir le printemps arabe. Cet appel était-il une erreur politique ?

Absolument pas. D’abord, il faut dire qu’il est en prison : sa maison a été transformée en prison. Il n’a aucun contact avec le monde extérieur, contrairement à Aung San Suu Kyi, qui, à l’époque où elle était assignée à résidence, avait de nombreux contacts partout dans le monde. C’était un acte bien réfléchi. Quand il a demandé aux Iraniens de manifester en soutien au printemps arabe, il y a eu une réponse très positive. Un million de personnes ont manifesté à Téhéran.

Mais il en paie le prix…

La résistance, la désobéissance civile, c’est ça. Il faut être prêt à payer ce prix, et pas seulement les jeunes ! Moussavi était prêt à le faire. C’est peut-être la différence entre lui et d’autres dirigeants réformateurs… Il n’y avait pas d’autre solution. En 2009, les manifestants défilaient dans Téhéran. On aurait pu occuper Téhéran, trois fois plutôt qu’une ! Pourquoi ne l’a-t-on pas fait ? Parce que nous ne voulions pas sortir des voies pacifiques de la lutte. Nous pensions qu’il fallait tenir un discours pacifiste. Nous ne voulions pas entrer dans une spirale, ce qui s’est passé en Syrie.

Dans le camp adverse, les autorités ont mis le paquet, utilisant l’argent du pétrole et tous les moyens à leur disposition pour écraser le mouvement. Mais maintenant, elles sont totalement épuisées. Leur légitimité religieuse a aussi été entamée. Une grande partie des partisans de Khamenei ne le soutiennent plus. La prochaine fois, ce sera dix fois plus difficile pour le gouvernement iranien de réprimer le mouvement.

Pourquoi deux des filles de Moussavi ont-elles été interpellées ?

Les services secrets iraniens demandent aux filles de se taire, de ne rien dire concernant leur père, sa santé ou sa situation. C’est une façon qu’ont les autorités de mettre la pression sur ses filles, de crainte que Moussavi ne parle de la situation politique en Iran en prévision de l’élection présidentielle du 14 juin.

La guerre civile en Syrie a-t-elle refroidi les partisans de l’opposition en Iran ?

On me demande souvent pourquoi nous ne sommes pas restés dans la rue, en 2009. C’est justement parce qu’on ne voulait pas se retrouver dans une situation comme celle de la Syrie. À l’époque, le peuple iranien n’était pas vraiment prêt. Seulement une partie des gens connaissaient l’ampleur des problèmes. Aujourd’hui, il y a une conscience collective profonde.

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Une économie en déroute

Comme le veut la tradition persane, le Nouvel An tombe le premier jour du printemps, le 21 mars. À cette occasion, les Iraniens dégustent, entre autres, des plats à base de riz. Le prix de cette denrée, surtout le riz basmati indien, que les Iraniens apprécient, a augmenté de 140 % au cours de la dernière année. Les consommateurs n’ont pourtant pas subi les effets de cette hausse, parce que l’Iran n’achète pas à l’Inde son riz en dollars : il le troque contre du pétrole !

Le prix du riz, aliment de base s’il en est un, est donc à peu près stable. Mais tout le reste…

L’inflation a atteint plus de 30 %, selon des chiffres officiels qui, de l’avis de nombreux observateurs, sous-estiment la gravité du problème. Les prix de denrées comme l’huile, le poulet et la viande, par exemple, ont grimpé de 60 % lorsque le cours du rial, la monnaie nationale, s’est écroulé, en avril.

Tout cela découle des sanctions internationales visant à pénaliser l’Iran pour son programme nucléaire. Décrétées par les Nations unies, les États-Unis, l’Union européenne et même le Canada, elles frappent durement le pays, surtout l’embargo sur les exportations de pétrole (en vigueur depuis 2012).

Téhéran a trouvé preneur en Asie, mais la chute des exportations serait quand même de 40 %, selon le ministère iranien du Pétrole. En clair : les exportations iraniennes sont revenues au niveau du début des années 1990.

L’or noir rapporte des dollars américains — c’est même la principale source de devises étrangères en Iran — et l’effondrement des exportations a fait monter en flèche le prix des (nombreux) produits importés. En réalité, des dollars, théoriquement difficiles à importer, entrent en douce depuis l’Afghanistan et l’Irak, où le billet vert est en circulation par suite de la longue occupation américaine.

Téhéran a bien tenté de jouer la carte du protectionnisme en interdisant l’importation de nombreux produits dont on trouve l’équivalent en Iran : dentifrice, shampoing, produits de beauté, papier hygiénique, notamment. Mais l’effet de cette mesure sur l’inflation reste négligeable.

L’économie iranienne est donc en plein marasme, et beaucoup d’investisseurs ont pris leurs jambes à leur cou. Faut-il s’étonner si le taux de chômage ne cesse de grimper ? Officiellement de 13 %, il pourrait être nettement plus élevé en réalité.

Le gouvernement tente de comprimer les dépenses de l’État, en diminuant notamment les subventions qui permettent aux automobilistes d’acheter l’essence à prix réduit. Mais il tente de ne pas attiser la colère, surtout à la veille d’une élection présidentielle. Des aliments de base ont même été stockés pour faire face à d’éventuelles pénuries.

Reste le cas des pistaches, la principale exportation après le pétrole : elles auraient rapporté à l’Iran, deuxième producteur mondial après les États-Unis, jusqu’à un milliard de dollars en 2010 ! Sauf que l’année dernière, sur le marché intérieur, leur prix a plus que doublé, passant de 8 à 17 dollars le kilo. La classe moyenne, qui apprécie cette noix, a organisé un boycottage. Très suivi, grâce à Facebook. Tellement suivi, en fait, que même Ahmadinejad s’en est réjoui dans une entrevue télévisée, en février.

Sanctions ou pas, l’Iran semble avoir su tirer son épingle du jeu. L’économie devrait certes se contracter cette année, mais les prévisions sont meilleures pour l’an prochain (avec un taux de croissance attendu de 1,1 %, selon le Fonds monétaire international).

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