Peut-on sauver l’or vert du Congo ?

Deuxième poumon de la planète après l’Amazonie, la forêt tropicale du bassin du fleuve Congo perd du terrain chaque année. Pour renverser le mouvement, il faut des ingénieurs forestiers, que l’Université Laval contribue à former.

par Jean-Thomas Léveillé
Peut-on sauver l'or vert du Congo ?

Photo : M. Nichols / National Geographic Stock

L’étroite piste de terre battue est complètement ensablée. Les pierres, troncs d’arbres et sacs de sable disposés tout le long n’ont pas réussi à contrer l’érosion. Des conducteurs se sont d’ailleurs enlisés, ce qui force les autres à patienter dans l’odeur de terre chauffée par le soleil mêlée à celle du charbon qui brûle sous les marmites dans un village à 200 m de là. Ils n’ont guère le choix : la route principale s’est effondrée après une violente averse, il y a plus de deux ans, et il n’existe aucune autre voie pour la contourner.

Ironie du sort, c’est cette route qu’il faut emprunter pour se rendre à l’Institut supérieur agrovétérinaire de Kimwenza, en péri­phérie de la capitale, Kin­shasa. Cette école formera, à partir de ce mois-ci, ceux qui représentent le salut de la forêt congolaise : des ingénieurs forestiers, dont la République démocratique du Congo (RDC) manque cruellement. Aménagé dans un domaine de quelques hectares administré par les Jésuites, le campus forme un des rares îlots de verdure à plus d’une centaine de kilomètres à la ronde.

Avec ses 2,1 millions de kilomètres carrés – l’équivalent du Québec et de Terre-Neuve-et-Labrador réunis -, la forêt tropicale du bassin du fleuve Congo représente 70 % des forêts africaines et 26 % des forêts tropi­cales du monde, ce qui en fait le deuxième poumon de la planète après la forêt amazonienne. Située au centre du continent africain, elle s’étend sur six pays : la RDC (1,5 million sur les 2,1 millions de kilomètres carrés), le Congo, le Cameroun, le Gabon, la Guinée équatoriale et la République centrafricaine. Elle joue un rôle dans le climat de la sous-région en régularisant le cycle hydrologique et en séquestrant le carbone. « Avant, les pluies commençaient dès le 15 septembre, se souvient le père Jacques Buensi, directeur général de l’Institut de Kimwenza. Maintenant, il faut attendre la mi-octobre, sinon la fin du mois, ce qui a des conséquences sur les cultures. »

On évalue le recul de la forêt tropicale du bassin du Congo à 0,6 % par année, ce qui représente deux fois la superficie de l’Île-du-Prince-Édouard. La forêt amazonienne régresse au même rythme, mais dans le cas de celle du bassin du Congo, ce chiffre dissimule un problème plus grave, qui inquiète René Ngongo, environnementaliste congolais réputé et conseiller politique pour les forêts afri­caines auprès de Greenpeace.

Si le cœur du pays reste quasi vierge en raison de son accès difficile, il en va autrement des terres entre Kinshasa et l’Atlantique, sur une distance de quelque 500  km. « On voit l’effet de la proximité avec l’océan et le fleuve Congo, car on pouvait facilement sortir le bois. Les forêts ont disparu et sont devenues des savanes », se désole René Ngongo, qui a reçu en 2009 le prix de la fondation suédoise Right Livelihood, mieux connu en français sous le nom de « Nobel alternatif », pour son combat contre la déforestation. Il y a moins d’un siècle, on trouvait encore dans cette région l’acajou d’Afrique, le sapelli, le sipo, le bolondo, le wengé, le limba et bien d’autres essences. Selon le Centre technique forestier tropical, organisme international dont le siège est en France, la République démocratique du Congo abrite 78 essences tropicales sur les 86 exploitables dans le monde.

La déforestation est surtout importante là où la densité de la population est forte. Dans ce pays de 72 millions d’habitants, chaque ménage consomme, en moyenne, 90 kilos de charbon de bois par mois ! Ainsi, l’agriculture de subsistance, qui se fait sur brûlis, et la production de charbon ont des répercussions beaucoup plus graves sur la forêt que l’activité des compagnies forestières, selon Bruno Guay, du Programme des Nations unies pour le développement. « L’effet de l’exploitation des forêts est indirect, explique ce Québécois qui agit à titre de conseiller auprès du ministre congolais de l’Environnement. L’industrie ouvre des chemins qui donnent accès à des endroits que la population ne pouvait pas attein­dre auparavant. » Ce phénomène entraîne un problème de déforestation qui n’a pas été observé dans les autres grands massifs forestiers : « l’effet termite », le déboisement de l’intérieur par la population. « On ne voit pas ces petites poches sur les images satellite, poursuit le conseiller. Quand elles apparaîtront, c’est qu’elles auront atteint une ampleur considérable. »

L’exploitation forestière industrielle reste par ailleurs modeste. De 342 000 m3 en 2007, la production des membres de la Fédération des industriels du bois de la RDC, qui regroupe la grande majorité des entreprises travail­lant dans le domaine, est passée à 205 000 m3 en 2009, une chute de 40 %, attribuable à la crise économique ainsi qu’aux nouvelles certifications écologiques, difficiles à obtenir en RDC, faute d’ingénieurs forestiers. En 2010, elle repartait à la hausse, pour atteindre 325 630 m3. Mais, même modeste, cette exploitation inquiète Greenpeace, qui voudrait « un plan de zonage national pour délimiter les différents blocs forestiers », explique René Ngongo. « Il y a des zones à haute valeur de biodiversité, qu’il faut protéger. Il faut aussi réserver des forêts pour la population [qui en tire son charbon et fait de l'agriculture sur brûlis]. Et l’Europe veut faire du biocarburant, ce qui augmentera la pression pour aménager des plantations de palmiers à huile. »

Or, la RDC n’arrive pas à gérer la forêt – pas plus que ses exploitants, légaux ou illégaux – ni l’utilisation que la population en fait. On a cessé d’y enseigner l’ingé­nierie forestière en 1977, faute de moyens, puis on a cessé d’envoyer des étudiants à l’étranger en 1991, dans l’instabilité politique croissante des der­nières années du régime de Mobutu. Résultat : le pays ne compte plus qu’une quarantaine d’ingénieurs forestiers. « Mais il en faudrait 2 000 ! » s’exclame Claude Kachaka, doyen de la Faculté des sciences agronomiques de l’Université de Kinshasa (Unikin).

C’est dans ce contexte de pénu­rie de ressources que l’Université Laval dirige, depuis 2008, le Projet d’appui à la formation en gestion des ressources naturelles dans le bassin du Congo, dont l’ambitieux objectif est de rendre à la société congolaise la capacité de gérer sa forêt. « Le Brésil, contrairement à la République démocratique du Congo, a les res­sources humaines compétentes pour gérer la forêt amazonienne », explique Damase Khasa,  directeur du programme et professeur à l’Université Laval, lui-même d’origine congolaise. Cette initiative a aussi pour objec­tif d’aider la population au quotidien : le reboisement des savanes, par exemple, permet à la fois d’enrichir les sols et de produire du charbon sans empiéter davantage sur la forêt.

Ce programme de 12 millions de dollars sur cinq ans, financé à 33 % par l’Agence canadienne de développement international (le reste provient des partenaires du programme, dont Oxfam-Québec et l’Université Laval), s’achèvera en 2013. Il a permis de relancer, il y a trois ans, la formation en foresterie à l’Unikin ainsi qu’à l’Institut supérieur d’études agronomiques de Tshela, dans le Bas-Congo. Une soixantaine d’étudiants ont déjà amorcé leur apprentissage. L’Institut de Kimwenza commence lui aussi à fournir une formation cet automne, si bien qu’à terme le programme devrait avoir diplômé une centaine de nouveaux ingénieurs forestiers.

Les professeurs, tous congolais, sont pour la plupart d’anciens étudiants de la Faculté de foresterie de l’Université Laval. L’établissement accueille d’ail­leurs depuis janvier 13 Congolais, dont les études doctorales en feront des formateurs dans leur pays. Afin de contrer la fuite des cerveaux, les étudiants doivent s’enga­ger à travailler au moins cinq ans dans leur pays à la fin de leurs études.

L’État congolais devra toute­fois offrir des salaires compétitifs et des outils de travail adéquats aux ingénieurs fraîchement diplômés, afin qu’ils ne se dirigent pas tous vers l’entreprise privée ou les ONG. Avec une rétribution mensuelle évaluée à 50 000 francs congolais (52 dollars canadiens, somme à laquelle il faut ajouter des primes et des indemnités de déplacement difficiles à évaluer), le boulot d’ingé­nieur forestier pour l’État n’est pas le plus attrayant. Et quand le programme d’appui s’achèvera, l’État congolais devra prendre la relève. Cette échéance inquiète le ministre de l’Enseigne­ment supérieur, Léonard Mashako Mamba, qui « souhaite que la durée initiale du programme, trop brève, soit prolongée »…

Comme bien des gens, le professeur Khasa voit dans la forêt congolaise un moteur économique potentiel. « C’est l’or vert de la RDC, l’avenir du pays. Il manque simplement les personnes compétentes pour gérer cette ressource de façon durable. »

 

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