Les nouveaux habits du PLC

L’une des formations politiques les plus importantes d’Occident depuis un siècle est en panne sèche. Notre journaliste est allé voir comment le Parti libéral du Canada cherche à rebondir.

par Alec Castonguay
Les nouveaux habits du PLC

Photos : PC et C. Rowe

Le Parti libéral du Canada est à la politique ce que le Canadien de Montréal est au hockey : une dynastie en difficulté.

Le « Bleu-blanc-rouge », une des équipes les plus récom­pensées du sport professionnel avec 24 coupes Stanley, peine aujourd’hui à se rendre en séries éliminatoires. Le championnat apparaît comme un mirage. À Ottawa, la formation qui a porté au pouvoir les Laurier, Pearson, Trudeau, Chrétien, et qui a gouverné pendant 70 ans sur les 100 dernières années, a frôlé l’élimination le 2 mai dernier, ne faisant élire que 34 députés (la nouvelle députée transfuge Lise St-Denis porte le compte à 35). La plus cuisante défaite de son histoire. « Avant, on visait la coupe, le gouvernement, maintenant, on essaie de faire les séries ! » lance, mi-figue, mi-raisin, le député Denis Coderre, grand amateur de hockey.

Là s’arrête la comparaison. « L’image du Canadien est bonne. Les gens aiment encore leur équipe. Alors que le mot « libé­­ral » est sale, péjoratif. On a plus de travail devant nous que le Canadien ! » dit Marlene Jen­nings, qui a été députée libérale dans la circonscription de Notre-Dame-de-Grâce-Lachine, à Montréal, durant 14 ans, avant d’être battue par Isabelle Morin, jeune recrue du NPD.

La reconstruction est toutefois en marche. Bob Rae, chef par intérim, parcourt le pays à la manière d’un entraîneur qui cherche la bonne combinaison pour relancer son équipe. Il rencontre les militants, tente de les motiver et récolte les bonnes idées. Et Denis Coderre est optimiste. « On va redevenir pertinents et per­cutants », prédit-il.

Les 1 500 délégués présents au congrès libéral qui se tiendra du 12 au 15 janvier 2012, à Ottawa, doivent se pencher sur une série de résolutions afin d’entamer la longue réno­vation de la maison libérale.

Une bonne session d’automne aux Com­munes et une légère embellie dans les sondages ont aussi ragail­lardi bien des militants. Mais ce rebond pourrait être de courte durée, car le PLC profite actuellement du vide laissé par le décès de Jack Layton. Les meil­leurs éléments du NPD sont occupés par la course à la chefferie, et les nouvelles recrues élues le 2 mai font encore l’appren­tissage de la grande ligue.

Depuis 2004, les rouges ont perdu 44 % de leurs électeurs. Leur titre de parti pancanadien est même menacé, puisque à l’ouest de l’Onta­rio ils n’ont fait élire que 4 députés sur les 95 aux Communes. Au Qué­bec, les franco­phones ont déserté la formation, qui est une coquille vide dans plusieurs régions de la province. « Histo­riquement, le cœur du parti, c’étaient les francophones. Les libéraux jouent à l’autruche depuis des années », dit Denis Saint-Martin, politologue à l’Université de Montréal qui a agi comme conseiller auprès du premier ministre Paul Martin en 2005.

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Sondage CROP-L’actualité 

À quoi attribuez-vous les mauvaises performances du Parti libéral du Canada ?

30 %
Ses derniers chefs n’étaient pas inspirants

25 %
Le scandale des commandites

14 %
Le parti ne s’est pas renouvelé

12 %
Le manque de clarté des politiques qu’il propose

2 %
Il est trop à gauche et veut ressembler au NPD

2 %
Il est trop à droite et veut ressembler au Parti conservateur

15 %
Je ne sais pas

Le centre de l’échiquier politique, jadis occupé par le Parti libéral, est de plus en plus envahi par les néo-démocrates et les conservateurs, qui veulent attirer de nouveaux électeurs. Et la fin des subventions aux partis politiques accélérera la chute du PLC, qui peinera à se financer maintenant qu’il est un tiers parti, prédit le journaliste politique Peter C. Newman, qui vient de publier When the Gods Changed: The Death of Liberal Canada. « Malheu­reu­sement, je pense que c’est la fin du Parti libéral du Canada », dit-il.

Que s’est-il passé pour que l’un des partis les plus robustes d’Occident, ce champion du capitalisme de compassion, de l’immigration et du bilinguisme, soit hors jeu ?

Selon un sondage CROP-L’actualité, près du tiers des Québécois estiment que les problèmes du parti sont attribuables au fait que « ses derniers chefs n’étaient pas inspirants » (30 %). D’autres évoquent le scandale des commandites (25 %), l’absence de renouvellement au sein du parti (14 %) et le manque de clarté de ses politiques (12 %).

Une dizaine de jours après le scrutin du 2 mai, dans une grande salle du parlement ornée de tableaux retraçant l’histoire du pays où les députés et candidats vaincus du PLC se sont réunis à huis clos, Michael Ignatieff a assumé l’entière responsabilité de l’échec. « Je vais devoir vivre le reste de ma vie avec le poids de la pire défaite de l’histoire du Parti libéral du Canada », a-t-il dit, la mine basse, dans une courte allocution. Un silence a rempli la salle.

« C’est injuste, Michael n’est pas le seul responsable. Ça fai­sait longtemps qu’on se dirigeait vers le précipice », affirme l’ex-député d’origine argentine Pablo Rodriguez, battu dans Honoré-Mercier. Peter C. Newman, qui a suivi l’ancien chef pendant deux ans pour écrire son livre, estime qu’Ignatieff a fait une très bonne campagne, mais qu’il a été « un simple catalyseur sur le chemin de la ruine ».

Assis dans son grand bureau avec vue sur la rivière des Outaouais, au cinquième étage du parlement, Bob Rae, député de Toronto-Centre, recon­naît que le parti a plusieurs problèmes à régler. « On n’a pas réussi ces dernières années à cap­ter l’attention des Canadiens. Ils ne nous écoutent plus. Il nous faut un message clair, direct, qui touche les gens », dit-il en entrevue.

La désaffection des communautés culturelles, fortement courtisées par les conservateurs, ajoute aux difficultés du PLC, tout comme la perte de crédibilité du parti sur le front économique – crédibilité qui était pourtant un atout dans les années 1990, avec le tandem Chrétien-Martin. Stéphane Dion avait tout misé sur l’environnement, et Michael Ignatieff sur les politiques sociales, laissant le terrain économique aux adversaires. La dernière campagne électorale a été une erreur, affirme Pablo Rodriguez, qui dirige aujourd’hui Ecolomondo, une petite entreprise de recyclage de déchets. « En politique, tu dois être le champion de quelque chose pour espérer gagner. En période de récession, il faut absolument être le champion en matière d’économie. On a laissé ça au Parti conservateur. »

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Bob Rae entend recentrer le message de sa formation : « L’économie doit redevenir notre force. » (Photo : C. Rowe)

Bob Rae entend d’ailleurs recentrer le message du parti d’ici l’élection du nouveau chef, au printemps 2013. « L’éco­nomie doit redevenir notre force », dit-il, lui dont la crédibilité sur ce plan a toutefois été minée par ses années à la tête du NPD, qui a été porté au pouvoir en Ontario dans les années 1990, en pleine période de récession.

Coincé entre le NPD des travail­leurs à gauche et le Parti conservateur du libre marché à droite, le Parti libéral devra se retrouver une identité forte. « Nous voulions trop ressembler au NPD. Les électeurs ont préféré l’original à la copie », affirme l’ancien chef Stéphane Dion.

Et si le Parti libéral commençait par reconnaître ses faux pas historiques ? Dans une lettre coup-de-poing adressée à Bob Rae en août dernier et que L’actualité a obtenue, les anciens députés Marlene Jennings et Marcel Proulx, tous deux battus le 2 mai, l’ex-candidat Michel Picard et l’ex-conseillère de Michael Ignatieff pour le Québec Brigitte Legault (aujourd’hui dans l’entourage de François Legault) suggèrent des pistes pour relancer la formation. « Le parti devrait reconnaître ses erreurs passées », peut-on y lire. Les auteurs citent le rapatriement de la Constitution sans le Québec en 1982, le Programme énergétique national imposé par Trudeau en 1980, la façon de traiter les questions auto­chtones et le scandale des commandites.

Leur constat est sans appel. Le parti « ne représente plus l’imagination, la modernité, le changement et le progrès social. Au lieu d’être un « parti de gouvernement », il serait perçu comme centralisateur, interventionniste, corrompu et serait insensible et déconnecté des préoccupations des Canadiens », peut-on lire dans cette lettre intitulée « Repenser le Parti libéral du Canada ».

La raclée subie le 2 mai était la meilleure chose qui pouvait arriver au PLC, affirme Marlene Jennings. « C’est la douche froide que ça prenait pour changer. » Les Canadiens n’écoutent plus les libéraux, c’est vrai, mais le parti n’écoute pas davantage ses militants, dit-elle. « Ça fait des années que la direction élabore le programme électoral sans vraiment consulter la base, qui est maintenant démobilisée. » Marlene Jennings a recommencé à consulter les militants de sa circonscription. « Le nombre de membres est en hausse de 10 % ! » se réjouit-elle.

Certaines idées proposées pour relancer le parti sont audacieuses, notamment celle voulant que le prochain chef soit élu dans une primaire ouverte aux non-membres, comme dans certains États américains ou au Parti socialiste français. Tous les Canadiens qui ne sont pas membres d’un autre parti et qui acceptent de remplir une « Déclaration de principes libéraux » pourraient voter. La direction du PLC estime qu’une telle initiative attirera de nouveaux électeurs, qui souhaiteront ensuite suivre un chef qu’ils ont contribué à élire. « Il faut sortir des sentiers battus », dit Bob Rae.

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Marlene Jennings, défaite dans Notre-Dame-de-Grâce – Lachine, n’est pas tendre
envers le parti, qui n’a pas assez consulté ses militants. (Photo : S. Kilpatrick / PC)

Devant un Parti conservateur fortuné et d’une redoutable efficacité, la machine libérale doit également se moderniser. Une base de données contenant des dizaines, voire des centaines de milliers de noms sera mise en place afin de mieux cibler les électeurs dans les circonscriptions clés. Les démocrates américains et les conservateurs de Stephen Harper utilisent cette technique avec succès. Et fini le temps où la collecte de fonds était uniquement l’apanage de bénévoles bien intentionnés, mais peu compétents. La sollicitation de dons auprès de la population sera confiée à des entreprises privées, spécia­listes du financement.

Une somme importante sera mise de côté dans un fonds « Bon départ », qui sera utilisé pour lancer une campagne de publicité à l’arrivée du nouveau chef, au printemps 2013. Le Parti conservateur avait réussi à démolir l’image des deux précédents leaders libéraux, à les définir dans l’esprit de l’électorat avant qu’ils puissent le faire eux-mêmes, coulant ainsi le PLC avant même le début de la campagne électorale. « On n’a rien fait pour défendre Dion et on s’est fait de nouveau avoir avec Ignatieff. C’est impardonnable ! » dit Pablo Rodriguez.

Le nouveau chef ne devra pas être perçu comme un sau­­­veur, dit Marlene Jennings. « La déception est trop grande. Il faut rebâtir le parti et ne pas se fier uniquement à une  personne. »

Au fait, qui sera le prochain leader ? La course ne commence que dans un an et un seul nom circule… celui de Bob Rae ! À 63 ans, l’Ontarien aux cheveux blancs, bilingue, fait un bon travail aux Communes, mais il a promis, en acceptant l’intérim, de ne pas briguer la direction permanente. « J’ai accepté les règles », dit-il. Mais si les militants ou le caucus insistent ? Sheila Copps, ancienne ministre et députée libérale dans Hamilton de 1984 à 2004, veut devenir présidente du parti. Elle a déjà demandé de changer les règles pour permettre à Bob Rae de se lancer dans la course. « Je peux seulement vous dire que j’ai accepté les règles actuelles », renchérit Bob Rae, visiblement mal à l’aise, sans toutefois fermer la porte. « Il y aura de bons candidats dans les rangs et nous aurons un parti renouvelé d’ici là », dit-il, optimiste de voir sa formation de nouveau compétitive lors de la prochaine saison électorale, en 2015.

LES CHANTIERS DU PLC

  • Adopter un discours de capitalisme de compassion : la fiscalité au
    service de la justice sociale
  • Retrouver la faveur des communautés culturelles
  • Redevenir une option pour les francophones du Québec
  • Élire le futur chef à l’occasion de primaires ouvertes aux non-membres
  • Moderniser la machine de financement et de collecte de données du parti
  • Ne pas laisser les adversaires démolir l’image du chef sans répliquer

 

 

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