Tueurs en Syrie

Dans La coquille, l’écrivain Moustapha Khalifé décrit la prison et les camps syriens, ses bourreaux et ses leçons de vie.

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On entre dans sa Coquille en se disant que l’auteur exagère. D’accord, Moustapha Khalifé a fait 14 ans de prison en Syrie. Il a été torturé et a été témoin de tortures. Mais quelque chose en nous résiste, hésite à le croire. Les bourreaux ne sont quand même pas allés jusque-là ? Nul besoin de vous livrer les détails. Puis, on pense à Si c’est un homme, le récit que le Juif italien Primo Levi a écrit sur les camps de concentration allemands. Un gardien lui avait dit à l’époque qu’il pourrait survivre, qu’il pourrait même raconter ce qu’il a vu, mais que personne ne le croirait jamais. Et on replonge dans La coquille : Journal d’un prisonnier politique en Syrie (Actes Sud) en donnant le bénéfice du doute à son auteur.

 

Ce dernier est attablé à la terrasse d’un hôtel d’Abu Dhabi, capitale des Émirats arabes unis, où il s’est exilé en 2006. Khalifé penche sa tête grise sur une gitane à laquelle il a ajouté un filtre en plastique. Il parle de la prison à voix basse, avec pudeur. Il ne donne pas spontanément l’impression d’avoir été brisé par la prison, contrairement au narrateur de son livre. L’éditeur Actes Sud a donné un sous-titre très — peut-être trop — explicite à ce roman. Car il s’agit bien d’une autofiction qui fait des allers-retours entre le vrai et le faux. Pour s’y retrouver, il suffit de retenir que l’essentiel est vrai et que l’accessoire est faux, que les détails de la vie carcérale, le désespoir, l’absurde sont véridiques, que l’intrigue — l’arrestation presque cocasse d’un Syrien rentrant d’exil — ne l’est pas.

Pourquoi ne pas avoir écrit un essai ? « Lorsque la réalité est si proche de l’irréel, il n’y a pas beaucoup d’espace entre la fiction et la non-fiction », dit Khalifé.

Il parle peu, une vieille habitude qui remonte à l’époque où, militant communiste, il vivait dans la semi-clandestinité. « Même mes amis me reprochent de ne pas avoir de conversation », souligne-t-il. Son bouc dissimule un sourire. Khalifé préfère la compagnie de ses anciens compagnons. « Certains d’entre nous ont perdu la capacité de faire partie de la société. Je ne me sens pas tout à fait à l’aise avec les gens qui n’ont pas connu la prison. Ce n’est pas de leur faute. Chaque prisonnier porte en lui une petite prison jusqu’à la fin de ses jours. »

Même si le mot Syrie n’apparaît nulle part dans le texte, le livre décrit la vie dans les prisons de l’ex-président Hafez el-Assad, notamment celle de Palmyre. À partir des années 1990, le dictateur syrien a fait une guerre ouverte aux islamistes et aux dissidents de tout ordre. Le climat s’est amélioré quelque peu après l’arrivée au pouvoir de son fils, Bashir el-Assad, en 2001, et des centaines de prisonniers politiques, comme Khalifé, qui n’a jamais eu de procès, ont été libérés. Malgré ce «printemps de Damas», la parution de La coquille en français (à Paris) et en arabe (à Beyrouth) aurait pu attirer des ennuis à son auteur. « J’étais prêt à en subir les conséquences », dit-il. En clair : il était prêt à retourner en prison… Des amis qui avaient lu le manuscrit avant sa publication ont cependant insisté pour que Khalifé quitte la Syrie. Sa femme, ingénieure civile et ancienne prisonnière politique, s’étant fait proposer du travail à Abu Dhabi, la famille Khalifé a mis le cap sur la capitale des Émirats arabes unis.

Khalifé a été arrêté une première fois en 1979. Libéré l’année suivante, il sera vite incarcéré de nouveau. Ce n’est qu’en 1997 qu’il sera définitivement relâché. Contrairement au narrateur de La coquille, qui est chrétien — le symbole d’une population coincée entre le pouvoir et les islamistes —, Khalifé est musulman.

C’est en prison qu’il a commencé à écrire. Comme il n’a pas de papier, il « recycle » le papier d’emballage de cigarettes, qu’il mouille et fait sécher pour en retirer la mince couche d’aluminium. Il réussira à faire sortir en douce une quarantaine de fascicules. Ces fragments constituent le début d’un roman sur lequel il travaille aujourd’hui, encore sans titre, et dont la toile de fond sera l’islam et la modernité. Le sujet est vaste, comme l’ouvrage de Khalifé, qui pourrait comporter quatre volumes.
Khalifé a commencé à rédiger La coquille cinq ans après sa sortie de prison. Si ce roman est aussi riche en détails, c’est parce qu’il y avait un petit trou dans la porte de sa cellule, ce qui a permis à l’auteur d’observer les sévices qu’il décrit et d’autres encore, sur lesquels il reste muet, parce qu’il est embarrassé d’en avoir été le témoin. D’autant plus que les geôliers, non satisfaits d’humilier leurs captifs, les poussent à l’avilissement. Des centaines de prisonniers demandent même à l’administration pénitentiaire de leur fournir des seringues pour prélever le sang avec lequel ils désirent rédiger une demande de grâce au président de la République.

 

Mais Khalifé souligne que les prisonniers politiques sont d’abord victimes, non pas des gardiens, mais des criminels de droit commun. Je ne pouvais m’empêcher de penser que, là encore, l’auteur disait vrai. Il y a plusieurs années, un prêtre catholique rencontré en Lituanie m’avait raconté qu’il avait eu « la chance d’être arrêté en 1948 ». La chance ? ! Oui, oui, m’avait-il assuré, parce que Staline avait, cette année-là, décidé de séparer les « politiques » des « droits communs ». Les geôles syriennes, mêlant les uns et les autres, étaient donc pires que le goulag ?

Malgré tout, dans les prisons où séjourne Khalifé, la résistance s’organise. Un détenu mémorise les noms et lieux de naissance de ceux qu’on exécute. Un médecin, lui aussi prisonnier, réussit tant bien que mal à faire une appendicectomie. Des amitiés se nouent, des amours naissent. Un prisonnier se porte volontaire pour se faire flageller à la place d’un autre. Il y a des moments, certes fugaces, où la vie reprend ses droits. Lorsqu’on apporte des concombres dans sa cellule, leur odeur provoque chez le narrateur un « tremblement de terre ».

Khalifé dit avoir espéré mourir, surtout sous la torture, comme si la mort, qu’il imaginait tel un long sommeil, allait le délivrer, lui permettre enfin de se reposer. La mort, ce père de deux filles, l’une adolescente, l’autre déjà adulte, n’y pense plus trop. Mais il comprend que certains prisonniers ne réussissent pas à se réadapter à la société, « à se réconcilier avec la vie ». Un des personnages de La coquille réussira à supporter 15 ans d’incarcération, mais à peine une semaine de liberté. Il finira par se suicider (comme Primo Levi).

Pourtant, il y a des moments où la vie carcérale manque à Khalifé. « Quand j’y réfléchis consciemment, je trouve choquant de penser que la prison me manque, dit-il. La camaraderie est très forte, le sentiment de partage aussi, mais c’est difficile à expliquer parce qu’on donne vite l’impression d’être risible. » J’insiste. « Je me rappelle les douleurs au dos qui m’empêchaient de bouger. Un compagnon de cellule m’a lavé comme une mère aurait lavé son jeune enfant. » Je ne trouve pas cela risible.

Khalifé dit avoir survécu parce qu’il est coriace. Il a, comme on dit en arabe, « la peau épaisse ». Mais sa survie, il la doit peut-être surtout à sa grande capacité, dit-il, de rêver éveillé. À quoi rêvait-il ? Pendant les pires moments, lorsqu’il est torturé, il « s’évade » en fantasmant « la femme » ; il revoit Alep, la ville du Nord où il est né en 1948, l’avenue Roi-Fayçal bordée de cyprès, qu’il parcourait jadis en compagnie d’une jeune fille ; et surtout, il écrit.

Khalifé a déjà entendu parler du Canadien Maher Arar, lui aussi détenu et torturé en Syrie, à qui il me demande de transmettre ses salutations les plus chaleureuses.

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