Un hommage sans politique pour Félix Leclerc? Pourquoi pas un fleuve sans eau!

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La présence annoncée de Gabriel Nadeau-Dubois au spectacle hommage à Félix Leclerc, que présenteront les Francofolies dans quelques jours en l’honneur des 25 ans de sa mort, déchaîne les passions chez les scribes du Journal de Montréal. Elles sont deux, Lise Ravary et Sophie Durocher, à jouer du clavier à ce propos.

Nadeau-Dubois y est invité pour lire le texte de L’alouette en colère. La voici chantée par Leclerc lui-même.

Lise Ravary, dans son texte «GND aux Francofolies: la sainte paix SVP», n’en peut plus de la politique qui s’invite dans la culture.

Sérieusement, on pourrait pas nous cr… patience avec les causes et le militantisme de gauche (je ne dis pas de droite parce que ça n’arriverait jamais) le temps d’un trop bref été qui plus est, n’en finit pas de se faire attendre ? Nous pataugeons dans la colère noire depuis un an et demi, non-stop. Corruption, collusion, gouvernements, stationnement, environnement, pastagate, turbangate… le Québec est entré dans une ère de chicane perpétuelle.

On pourrait pas faire de la musique sans parler de politique, une fois de temps en temps ? Pour ça, il y a les shows de la Saint-Jean.

Passons sur la dernière phrase, qui sous-entend qu’elle ne dirait rien contre une politisation des spectacles de la St-Jean (évènements la plupart du temps dominés par des reprises de Marjo et des potpourris de Marie-Mai) et intéressons-nous au nœud de l’affaire : la présence de politique dans un spectacle à la mémoire de Félix Leclerc.

«Félix faisait des chansons engagées, mais aussi des chansons d’amour, des chansons drôles. Même Léo Ferré décolérait par moments», ajoute Ravary quelques lignes plus loin, pour justifier qu’on pourrait bien prendre une pause de politique durant ce spectacle.

Vraiment ? Franchement, se plaindre qu’il y a de la politique dans un hommage à Félix Leclerc, c’est un peu comme se plaindre de la guitare électrique dans un hommage à Led Zeppelin. Après tout, Jimmy Page jouait aussi de la mandoline et de la guitare acoustique, il n’était pas toujours branché…

Peut-on séparer la vie, les amours, l’engagement politique ou les actions d’un artiste et ses œuvres ? Oui, bien sûr.

Miles Davis était parfois un salopard. Un exemple parmi tant d’autres : bien qu’il ait composé la magnifique «Blue In Green», le pianiste Bill Evans n’en a jamais reçu un sou, parce que Miles Davis s’en est approprié le crédit et les droits d’auteur. Mais ces agissements ne sont pas le coeur de son oeuvre, ils en sont un aspect périphérique. Ce serait absurde de ne pas en glisser mot dans un essai biographique, mais ce n’est pas un désastre de se concentrer sur autre chose dans un spectacle hommage. Ce qui serait absurde, cependant, ce serait de rendre hommage à l’artiste sans jouer de jazz, sans parler de son engagement dans la lutte des noirs ou sans jouer de trompette !

La politique n’était pas une distraction dans la vie de Félix Leclerc, elle est l’un des axes de son œuvre, une des clés qu’il faut posséder pour pouvoir en comprendre la richesse. Que signifie L’alouette en colère sans son contexte politique? Le chant du patriote n’est-il qu’une histoire qu’on raconte?

Être monté sur scène lors de la Superfrancofête de 1974 («J’ai vu le loup, le renard, le lion») ou avoir été choisi par René Lévesque pour annoncer les résultats en cas de victoire du Oui en 1980 suffirait à le lier définitivement à l’histoire du nationalisme québécois, si ses chansons et ses actions ne suffisaient pas. Ou alors cette lettre qu’il lisait lors d’une entrevue à L’actualité en 1979 (colonne du milieu).

Faire un spectacle sur Félix, tenter de saisir l’entièreté de l’artiste, et ne pas parler de politique parce que le public est (si l’on se fie à madame Ravary) tanné? Quelle drôle de proposition.

Pourtant, il y a bel et bien moyen de remettre en question le choix de Nadeau-Dubois pour lire L’alouette en colère. Je ne suis moi-même pas tout à fait convaincu de l’adéquation entre la chanson et son lecteur.

Sophie Durocher fait cette remise en question, dans son texte «Gabriel Nadeau-Dubois en colère». Elle le fait tout croche, mais elle le fait.

Cet hommage, qui aurait dû être une fête pour tous les Québécois qui aiment Félix, est récupéré à des fins partisanes et pro carrés rouges.

(…) Reprendre cette chanson, que Leclerc a écrite pour dénoncer les lois des mesures de guerre de 1970, et la faire lire par un leader étudiant qui n’a jamais dénoncé la violence, c’est un cas de récupération politique qui me met vraiment en colère.

Point de vue valable, même si on peut se questionner sur l’aspect «fête pour tous les Québécois» d’un spectacle à 78$ le billet. Mais je m’écarte.

Point de vue valable, disais-je, mais qu’on trouve dans un texte qui propose également ce passage :

Dans sa chanson, Félix Leclerc parle de son fils en colère. Pourquoi Dominic Champagne n’a-t-il pas invité à son spectacle un étudiant en colère de ne pas avoir pu participer à ses cours en 2012? Une étudiante en colère de voir ses profs lui bloquer l’entrée de son CÉGEP? Ou un étudiant en colère de voir Nadeau-Dubois refuser de respecter une injonction?

Ha bon ? Vous auriez été plus à l’aise avec un «carré vert», Madame Durocher? Alors ce que vous nous dites, c’est que ce qui vous indispose, ce n’est pas la récupération elle-même, mais la récupération par une idée qui ne vous plaît pas suffisamment.

La chroniqueuse se lance également dans une explication du texte de Leclerc.

En 1972, Leclerc faisait référence aux Canadiens français incapables d’obtenir des postes de direction dans les entreprises. Pas à des étudiants qui s’opposent à une augmentation de frais de scolarité de 50 cents par jour.

«J’ai un fils révolté/Un fils humilié/J’ai un fils qui demain/ Sera un assassin». Leclerc faisait référence aux militants du FLQ qui avaient choisi la violence, une chose que Leclerc lui-même n’a jamais cautionnée. Alors que Gabriel Nadeau-Dubois a déclaré aux Francs-Tireurs que s’il n’avait pas dénoncé certains actes de violence, c’était uniquement par peur de perdre son poste de porte-parole de la CLASSE.

«Le gros voisin d’en face/Est accouru armé/Pour abattre mon fils». Ici, Leclerc faisait référence à l’intervention de l’armée canadienne et à l’arrestation arbitraire d’environ 450 personnes. Pas à la loi 78.

Qu’essaie-t-elle de dire, exactement ? Que la seule personne habilitée à lire L’alouette en colère est un arrêté d’octobre 70 ? Qu’il est sacrilège de proposer des lectures différentes d’oeuvres classiques ?

La question de la réactualisation des oeuvres du passé, que ce soit de jouer Sophocle dans un décor futuriste ou de revisiter le Batman des années 1960 avec une lecture homosexuelle, en est pourtant une bonne.

C’est un exercice où l’on peut parfois commettre l’erreur de faire parler un mort et de lui donner des idéaux modernes. Après tout, qui sait ce que peuvent devenir les gens, quand le temps passe ? Si Richard Martineau était disparu il y a 15 ans, enlevé par les extraterrestres, on célèbrerait aujourd’hui Martineau, ce grand penseur de gauche.  Est-on en train de faire dire des choses à Félix, ici ? Peut-être un peu, ça dépend du point de vue.

Il n’en demeure pas moins que c’est le rôle de l’artiste de proposer des points de vue, de suggérer des angles de lecture. Après, libre au spectateur de décider qu’il n’adhère pas à cette lecture. Mais se fâcher à ce point et prétendre qu’on est à 180 degrés des valeurs défendues par Félix Leclerc (un indépendantiste de gauche proche de René Lévesque), c’est un brin grotesque et démesuré.

Sophie Durocher restera donc chez elle. Comme Lise Ravary, qui passera sa soirée «à manger des fraises de l’île d’Orléans» tout en se disant que Le tour de l’île est une chanson vantant les joies du tourisme dans ce coin de pays.

Imaginons
L´Ile d´Orléans
Un dépotoir
Un cimetière
Parcs à vidanges
Boîte à déchets
U. S. parkings
On veut la mettre
En mini-jupe
And speak English
Faire ça à elle
L´Ile d´Orléans
Notre fleur de lys

Mais c´est pas vrai
Ben oui c´est vrai
Raconte encore

Sous un nuage
Près d´un cours d´eau
C´est un berceau
Et un grand-père
Au regard bleu
Qui monte la garde
Il sait pas trop
Ce qu´on dit dans
Les capitales
L´œil vers le golfe
Ou Montréal
Guette le signal

Pour célébrer
L´indépendance
Quand on y pense
C´est-y en France
C´est comme en France
Le tour de l´île
Quarante-deux milles
Comme des vagues
Les montagnes
Les fruits sont mûrs
Dans les vergers
De mon pays

Ça signifie
L´heure est venue
Si t´as compris

La réponse de Gabriel Nadeau-Dubois, moins polie que la mienne, aux deux chroniqueures.

4 commentaires à propos de “Un hommage sans politique pour Félix Leclerc? Pourquoi pas un fleuve sans eau!

  1. Peut-être que si l’on avait choisi un autre présentateur que GND, la question ne se poserait pas?

    Connaissant l’animal, on l’a clairement choisi dans le seul but de provoquer les gens et de tenter de se faire du capital politique.

    J’en ai personnellement plus que marre de voir les séparatistes s’approprier tous les symboles de NOTRE identité comme s’ils étaient les seuls « vrais » Québécois.

    • Merci pour ce beau texte monsieur Charlebois. N’eut été les « séparatistes » toutes ces belles chansons de Leclerc seraient tomber dans un oubli car ce n’est pas les fédés qui défendent ce qui appartient au Peuple Québécois. Ils sont ailleurs à la cabane à sucre (Tawa).

      • Félix Leclerc, Robert Charlebois et tutti quanti ont été célèbres et respectés ici et ailleurs bien AVANT que les séparatistes ne s’approprient de façon infâme de leurs images.

        Je répète, j’en ai plus que marre de voir les séparatistes confisquer les symboles nationaux (drapeau (merci à Duplessis), fêle de la Saint-Jean, fête de la Reine mère, Francofolies, etc…) pour se faire du capital politique de bas étage.

  2. Veuillez noter que Miles Davis a réussi à jouer de magnifique morceaux, comme  »Time after time » et  »Human nature », grâce à de mirobolante dettes de drogue dure, qu’il avait contracter au cours de sa carrière qui s’étiolait et que pour les rembourser, avait entrer en studio, engraissé et peu en forme pour faire ces bijoux de jazz fusion pop. L’allégorie peut prendre tout son sens avec l’épreuve,de l’ inoubliable passage du temps.