Biologie synthétique et climat : pourquoi nos politiciens n’en parlent pas

Tandis qu’on épluche les rapports d’impôt des politiciens, l’actualité scientifique dévoile ces jours-ci deux bombes qui risquent d’influencer plus lourdement nos vies que ces politicailleries, dit Valérie Borde.

par
Photo : SeppFriedhuber / Getty Images

Photo : SeppFriedhuber / Getty Images

Pendant qu’on épluche les rapports d’impôt de nos politiciens, l’actualité scientifique nous a dévoilé ces derniers jours deux bombes qui risquent d’influencer beaucoup plus lourdement nos vies que ces politicailleries.

Sante_et_scienceLa biologie synthétique

La première touche à l’intégrité de la vie elle-même. Sous le titre Total Synthesis of a Functional Designer Eukaryotic Chromosome, une équipe de 80 chercheurs principalement américains, français et chinois a publié, dans le magazine Science, la recette qui lui a permis de réaliser la première synthèse sur mesure d’un chromosome d’une cellule eucaryote : celle de la levure de boulanger.

Petit bout par petit bout, des dizaines d’étudiants ont fabriqué l’ADN. Puis les chercheurs ont «accroché» ces morceaux d’ADN de synthèse à un chromosome de levure, pour y remplacer peu à peu l’ADN d’origine.

Une tâche colossale, puisqu’ils ont ainsi assemblé les 300 000 paires de base (les «briques» qui constituent l’ADN) que compte ce chromosome, doté ainsi d’un tout nouveau patrimoine génétique. Il leur a fallu sept ans pour y parvenir.

C’est une avancée spectaculaire pour la biologie synthétique ; la preuve qu’on se rapproche du jour où l’on pourra produire, en laboratoire, des organismes vivants sur mesure. Avec toutes les questions éthiques que cela suscite, dont les auteurs de l’étude sont d’ailleurs bien conscients.

Jusqu’à présent, le record de complexité en la matière était détenu par l’équipe du génie de la génétique américain Craig Venter, qui avait semé l’émoi, en 2010, en annonçant avoir recréé le génome complet d’une bactérie (voyez ce billet).

Passer à la levure de boulanger représente un pas de géant, qui a été franchi en un temps beaucoup plus court que ce à quoi on s’attendait.

Comme vous l’avez peut-être appris un jour dans vos cours de biologie, le monde vivant se divise entre les organismes procaryotes (dans lesquels le matériel génétique est libre dans la cellule) et les eucaryotes (dans lesquels il est confiné dans un noyau).

Les bactéries sont des procaryotes, et la levure est un eucaryote, tout comme les animaux ou les plantes. Même si elle est effectivement utilisée pour faire du pain, mais aussi pour produire de l’éthanol, la levure est surtout l’eucaryote modèle sur laquelle s’est appuyé tout le développement de la biologie, ces dernières décennies.

Passer de la levure à l’humain est beaucoup plus facile que de passer de la bactérie à la levure.

Comme l’explique Science dans un éditorial qui situe l’étude dans son contexte, il s’agit d’ailleurs du premier pas d’un programme beaucoup plus ambitieux : des centaines de chercheurs à travers le monde se sont en effet donnés pour mission conjointe de reconstruire les 16 chromosomes de la levure un à un, pour les intégrer tour à tour dans son noyau.

Quand ils y parviendront, on aura donc un premier eucaryote au matériel génétique conçu sur mesure.

Et après ? En fera-t-on un super OGM, un outil de recherche scientifique, un produit commercial, un traitement médical pour réparer nos chromosomes défectueux ? On doit y réfléchir dès maintenant.

Le climat

L’autre bombe qui promet d’avoir des répercussions bien plus majeures sur nos vies futures que de savoir si telle ou telle personne était plus ou moins au courant de pratiques de corruption, c’est la publication, dimanche, du second chapitre du cinquième rapport du Groupe intergouvernemental d’experts sur le climat, qui fait le point sur l’état des connaissances en matière de vulnérabilité aux changements climatiques, des effets attendus et des stratégies d’adaptation possibles.

Quelque 12 000 études scientifiques ont été compilées et analysées par les 309 auteurs de 70 pays issus d’une multitude de disciplines : climatologie, biologie et géographie, entre autres, mais aussi économie, sciences politiques et psychologie.

En un mot ? Ça augure mal.

À l’échelle de la planète, passer d’un climat stable à un climat qui change rapidement va avoir d’innombrables conséquences dont plusieurs seront désastreuses : inondations, canicules, déplacements de populations, pénuries alimentaires, problèmes d’approvisionnement en eau potable, guerres…

Personne n’y échappera, même si évidemment les plus pauvres paieront sans doute le plus lourd tribut.

Au Canada comme ailleurs, alors que les gouvernements ne savent déjà plus comment équilibrer un budget, il va falloir mettre dans la balance des travaux d’infrastructures pour l’adaptation aux changements climatiques, qui coûteront des milliards de dollars et seront sans doute à refaire régulièrement.

On verra apparaître de nouvelles zones inondables, des îlots de chaleur accablante où vivre en santé sera plus difficile, des systèmes d’égout incapables d’évacuer des précipitations plus abondantes que celles pour lesquelles ils ont été dimensionnés, des routes côtières impraticables qu’il va falloir déplacer (tout comme les maisons qui les bordent), des nouveaux insectes envahisseurs dans les champs…

Même si on arrêtait demain matin d’émettre des gaz à effet de serre, on n’échappera pas aux impacts des changements climatiques, qui ont déjà commencé à modifier, par exemple, le cycle des saisons.

Mais il ne sera jamais trop tard pour réduire les émissions et, ainsi, ralentir la cadence des changements auxquels seront confrontées les générations futures, rappelle le GIEC.

La recherche sur tout ce que cela va coûter, et sur les stratégies d’adaptation les plus efficaces, est encore embryonnaire, compte tenu des défis.

Mais ce cinquième rapport du GIEC montre que la science de l’adaptation a quand même déjà beaucoup progressé depuis les précédents bilans de la recherche en 2007.

De plus en plus de chercheurs en santé publique, économie, urbanisme ou sciences politiques se penchent sur le sujet. Ils ont déjà des pistes d’action qui méritent d’être entendues par les décideurs.

Comme les publications précédentes du GIEC, le rapport comprend d’ailleurs un résumé à l’attention des décideurs (pdf). Il fait 44 pages — c’est presque aussi vite lu qu’une déclaration d’impôt.

Pourquoi on n’en parle pas ?

La question qui tue, maintenant. Pourquoi n’entend-on pas parler de ces grands défis de science et d’environnement dans la présente campagne électorale ?

Il y a trois possibilités :

Soit nos politiciens ne sont pas au courant de ces défis ou s’en moquent, mais je n’y crois pas. Les candidats ne sont pas des imbéciles, loin s’en faut, et il me semble que tous se soucient réellement de construire un monde meilleur pour les Québécois.

Soit ils sont tous d’accord sur la manière de s’y attaquer, mais cela m’étonnerait beaucoup. Tout le monde est pour l’intégrité, pour l’action contre les changements climatiques et pour le progrès scientifique éthique.

Mais tous ne privilégieraient sûrement pas les mêmes options pour encadrer tout cela. D’ailleurs, la Politique nationale de la recherche et de l’innovation (pdf) du gouvernement péquiste se distingue très nettement — et avantageusement — des stratégies de recherche que le précédent gouvernement libéral avait mises de l’avant (voyez ce billet à ce sujet).

Soit, enfin, les candidats estiment que cela n’intéresse pas les électeurs parce que c’est trop compliqué pour eux ou qu’ils ne se sentent pas concernés.

Cette dernière possibilité me semble de loin la plus probable.

Malheureusement, je crois que nos politiciens se trompent. Si on leur explique correctement les choses, sans les prendre pour des imbéciles, les Québécois vont non seulement s’y intéresser, mais en redemander. Et collectivement, on pourra avancer.

La science n’a jamais fait l’objet de débats électoraux, mais il est plus que temps que cela commence à changer.

En prenant souvent les électeurs pour des demeurés, avec des stratégies grossières que dénoncent plusieurs chroniqueurs politiques comme ma collègue Chantal Hébert, les candidats se contentent d’appliquer de vieilles recettes condescendantes qui ne sont absolument pas adaptées au monde d’aujourd’hui.

Dommage.

* * *

À propos de Valérie Borde

Journaliste scientifique lauréate de nombreux prix, Valérie Borde a publié près de 900 articles dans des magazines depuis 1990, au Canada et en France. Enseignante en journalisme scientifique et conférencière, cette grande vulgarisatrice est à l’affût des découvertes récentes en science et blogue pour L’actualité depuis 2009. Valérie Borde est aussi membre de la Commission de l’éthique en science et en technologie du gouvernement du Québec, en plus d’être régulièrement invitée dans les médias électroniques pour commenter l’actualité scientifique. On peut la suivre sur Twitter : @Lactu_Borde.

4 commentaires à propos de “Biologie synthétique et climat : pourquoi nos politiciens n’en parlent pas

  1. Bonjour Madame Borde,

    Quant à savoir pourquoi les partis politiques ne parlent pas des enjeux soulignés à gros traits dans le récent rapport du GIEC, j’ajouterai cette quatrième possibilité :

    Ça les intéresse mais comme l’enjeu est de remporter le pouvoir, cela ne peut en aucune façon cadrer dans leur stratégie électorale.

    L’éventualité d’un référendum, le contenu des rapports d’impôts des chefs (et leur intégrité tant qu’à faire) et dans une moindre mesure, l’invocation de la règle nonobstant en ce qui concerne la charte laïque sont des stratégies beaucoup plus gagnantes.

  2. Valérie, les politiciens prennent le population pour des idiots parce que c’est une très bonne approximation de la réalité. En temps d’élection, il faut aller chercher le vote de la partie la moins informée de la population, qui est aussi la moins instruite. Il faut dons utiliser des arguments simplistes.

    De plus, les médias de communications sont contrôlés par des gens ayant étudié en communication et en sciences politiques. Alors, ils concentrent leur analyse sur ce qu’ils comprennent : l’image et le discours. Il suffit de regarder comment la campagne est couverte par les médias pour se rendre compte que l’analyse du contenu du programme, c’est absolument pas important. Ce qui compte, c’est les perceptions.

    De plus pour avoir fait moi-même de la politique, je peux affirmer que le militant moyen n’en a rien à cirer des faits et de la rationalité. Tout ce qu’il veut sait se battre contre des «méchants» et tous les moyens sont bons pour y arriver.

  3. Article très intéressant et informatif… Malheureusement du côté politique, c’est l’approche marketing qui est utilisée. Les faiseurs d’opinion ont là, l’outil le plus facilement utilisable, développé à grands frais par le domaine de la commercialisation…

    Toutes les sciences susceptibles de contribuer à l’amélioration du Marketing ont été largement et copieusement financé par la Grande Entreprise. Résultat : Les VENDEURS de « char », d’images ou de quoique ce soit d’autre, connaissent très bien leur « proie »… J’utilise souvent l’analogie d’ un « troupeau » pour désigner une clientèle visée (je sais, cela peut paraître péjoratif, mais je m’y inclus aussi). par le secteur marketing des entreprises de toutes sortes..

    Cette analogie peut être utile pour comprendre le mouvement collectif qui peut être orienté par des technique visant les plus grands dominateurs communs…. avec l’aide du formidable outil que sont la télévision et les médias en général. L’information scientifique, la connaissance des sciences humaines et l’éducation en général ne sont pas des QUALITÉS priorisées dans l’évolution « souhaitable » d’un troupeau que l’on veut docile, prévisible et « gouvernable »…. du moins avec les outils de marketing contemporains que l’ont maitrisent plutôt bien… ( Bienvenue le statu quo )

    L’électeur moyen ( ma belle-soeur qui était convaincu que voter PQ = voter pour la séparation, le 7 avril (sic) ou celui qui croit qu’il n’ya de 1er ministre sauf au fédéral) qui ne lit que les grands titres et dont la politique n’intéresse que superficiellement tous les 4 ans, se trouve la proie idéale pour les préoccupations à court terme des partis politiques… Cela devient d’une évidence désespérante….

    Et cela sans parler des dérives démocratiques ( l’efficacité au détriment de l’éthique, la loi du plus riche, la victoire avant tout ) qui deveiennent de plus en plus « acceptable » dans un contexte libertaire, soufflé du Sud-Ouest, par toutes les tribunes disponibles….

    • Sans compter que les médias se concentre de plus en plus sur les aspects communication de la campagne (entre gens de com on se comprend), que sur le contenu (entre gens de com on se comprend). La véritable information n’a pratiquement aucun intérêt.