Le mutisme familial entourant la complicité de son grand-père dans la déportation de milliers de Juifs français en 1942 empoisonnait de plus en plus son existence. Alors, le romancier Alexandre Jardin a choisi de le dénoncer. Afin de recommencer à vivre.

En publiant le récit Des gens très bien (Grasset), en janvier dernier, l'écrivain français Alexandre Jardin a déclenché une polémique au sujet de la collaboration de l'administration française avec l'occupant nazi.
L'auteur du Zèbre (prix Femina 1988) et de Fanfan y dénonce son propre grand-père, Jean Jardin (1904-1976), qui a été chef de cabinet de Pierre Laval, numéro deux du gouvernement de Vichy durant la Deuxième Guerre mondiale. Il le tient en partie responsable de la grande rafle du Vélodrome d'hiver, qui a mené, les 16 et 17 juillet 1942, à la déportation vers des camps d'extermination de 12 882 Juifs, dont 4 051 enfants. Presque tous sont morts.
« Mon grand-père était le principal collaborateur du plus collabo des hommes d'État français », affirme Alexandre Jardin. Pierre Laval a été fusillé sous la présidence du général de Gaulle, mais Jean Jardin, après un exil en Suisse, n'a jamais été incriminé par le gouvernement français.
« La France est un curieux pays. On peut y parler de tout : de la pédophilie, des passions les plus inavouables, mais pas du déshonneur de nos familles pendant la Deuxième Guerre mondiale, car ce passé-là ne passe pas », écrit-il dans une lettre publiée dans le quotidien anglais The Guardian. Convaincu d'être boudé par l'élite française depuis la sortie de son livre, Alexandre Jardin fustige son pays, qui refuse de lever le voile sur le régime collaborationniste du maréchal Pétain.
Nous avons rencontré l'auteur de 46 ans dans les bureaux de L'actualité, à l'occasion de son récent passage à Montréal.
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Vous avez mis 11 ans à écrire Des gens très bien. Est-ce le livre qui vous a causé le plus de difficulté ?
- Techniquement, ça a été le plus facile à écrire. Je le portais depuis longtemps. Seulement, je craignais l'effet qu'il aurait sur mes proches. Une longue analyse m'a aidé à rassembler mes forces.
Aucune des biographies de Jean Jardin n'a passé sous silence sa participation au gouvernement de Vichy comme chef de cabinet de Pierre Laval, d'avril 1942 à octobre 1943. Alors, pourquoi votre dénonciation porte-t-elle ainsi ?
- Tant qu'ils associaient les exterminateurs à des monstres, les Français pouvaient dormir tranquille. Mon livre révèle leur mauvaise conscience en montrant du doigt mon grand-père. Toute l'élite se sent attaquée.
Depuis mon enfance, je m'interroge sur le rôle précis de mon grand-père lors de la rafle du Vélodrome d'hiver, qui a mené à la déportation massive de Juifs. J'en suis venu à la conclusion qu'il était impossible que mon grand-père, qui était le bras droit du chef du gouvernement, ait ignoré la destination des convois. Mais s'il savait, pourquoi n'a-t-il rien fait ?
Cela dit, je suis surpris de la réaction des Français. Je croyais que, 70 ans après les événements, on pourrait parler franchement de cet épisode. Au contraire, la réaction est très vive. Les médias nationaux me boudent. Ma famille m'a rejeté et dénoncé, sauf ma sœur Barbara, la première à avoir soulevé des critiques sur notre famille.
Avez-vous écrit ce livre pour vous permettre de vieillir en paix ?
- Pour vieillir, point. À l'âge que j'ai aujourd'hui, mon père, Pascal, mourait d'un cancer. Un de mes oncles s'est pendu et mon frère s'est tiré une balle de fusil dans la bouche. Je crois que les secrets de notre famille nous ont fait un tort immense.
Vous associez d'ailleurs la « folie » de votre famille à ce lourd secret. Que voulez-vous dire ?
- Ma famille a vécu pendant deux générations dans le déni permanent de la réalité. Mon père faisait des chèques en blanc qu'il laissait dans une cabine téléphonique en me disant : « Si quelqu'un l'encaisse, nous sommes ruinés ! » Il s'arrangeait pour que la vraie vie n'ait jamais lieu ; il était constamment dans un monde imaginé. Il a écrit 100 scénarios et 9 romans en 20 ans. Ma mère vivait avec ses trois amants dans sa maison de campagne ; chacun possédait sa chambre... J'ai eu un oncle complètement déphasé. Et ma grand-mère, surnommée « l'Arquebuse », vivait dans un monde irréel, en rupture avec les contraintes de la vraie vie. Je vous donne un exemple : son pire souvenir de la guerre 1939-1945 est le fait qu'on ait coupé les branches des arbres fruitiers de sa propriété.
Je crois que ce déni de la réalité tient sur ce secret immense qui fait de Jean Jardin, autrefois adulé de tous, un homme qui avait commis le pire. Nous étions incapables de regarder la réalité en face. Évidemment, la vie chez nous n'était pas ennuyante. Mais j'en ai eu marre de cette mythomanie. J'ai voulu rompre avec la cécité familiale.





