Le roman Agaguk a marqué des générations de jeunes Québécois. Son auteur a fait beaucoup plus, rappelle l'écrivain-cinéaste Jacques Godbout, qui souligne à sa façon le 25e anniversaire de la mort de Thériault.
Flash-back du bout du monde
Nous sommes en 1985. J'ai le plaisir d'avoir été invité, avec des écrivains et peintres du Canada, à rencontrer, de Pékin à Shanghai, des confrères chinois qui, pour la plupart, pratiquent l'écriture au pinceau. Nous sommes assis au bar de l'hôtel Xiang, dans la ville du même nom. Je bois une bière tiède en compagnie d'Alex Janvier, peintre albertain d'origine chipewyan, qui est du voyage. Nous venons de rentrer d'une visite qui nous a abasourdis.
Nos guides nous ont conduits au bord d'une vaste fosse, aussi grande qu'un terrain de soccer, au fond de laquelle se tiennent debout, au coude-à-coude, des centaines de guerriers de terre cuite. Ces soldats de l'armée impériale, exhumés par les archéologues chinois, sont des géants. Si Alex Janvier, depuis le début du voyage, se réjouissait de retrouver dans le faciès des Chinois des traits familiers, répétant souvent qu'à l'évidence ses lointains ancêtres avaient traversé d'Asie en Amérique, cette dernière découverte l'a amené à évoquer nos cultures respectives et à discuter de notre civilisation américaine.
C'est la première fois que Janvier consent même à aborder le traitement que les Canadiens blancs il dit "vous, les Européens" ont de tout temps fait subir aux Amérindiens. Il m'apprend qu'il y a à peine quelques années un autochtone ne pouvait voyager d'une province à l'autre au Canada sans un document certifiant qu'une personne responsable le réceptionnerait à son port d'arrivée. "Il me fallait la signature d'un officier de la GRC au départ, celle d'un curé à mon lieu de destination", explique-t-il, évoquant le racisme auquel il a souvent dû faire face. "Les Blancs nous traitent encore comme des enfants", ajoute-t-il en me regardant droit dans les yeux.
Plus Alex Janvier raconte sa vie dans les réserves, plus je suis atterré, plus je culpabilise. Sommes-nous tous racistes ? Mais voilà qu'il évoque soudain un être exceptionnel, un Canadien français qu'il a connu, fonctionnaire des Affaires indiennes, un certain Yves Thériault. Alex Janvier peint des tableaux imprégnés de formes et de couleurs inspirées de la tradition, mais tournant le dos au folklore touristique. Il me raconte que Thériault, qui l'a toujours abordé avec respect, s'intéressait à son art quand personne d'autre ne lui accordait crédit. Janvier et Thériault avaient la même carrure, me dis-je, le même regard, la même énergie : le romancier et le peintre étaient faits pour s'entendre.
Je suis si heureux de cette évocation que je lui offre une autre bière. Janvier s'attendrit. Nous sommes au coeur de la Chine et il me parle de Thériault comme d'un ami. Alors j'insiste sur le fait que je l'ai moi aussi connu, que je l'admirais, comme si de l'avoir fréquenté pouvait avoir vertu d'enlever, aux yeux du Chipewyan, la tare du racisme qui me vient du fait d'être un Blanc du Canada. Je lui demande s'il sait que Thériault est décédé il y a deux ans. Il le sait, mais il fait un geste, comme s'il chassait les mauvais augures.
Petite hypothèse à propos des fantômes
Comme Alex Janvier, les Chinois sont à l'aise avec les esprits ; ils pratiquent le culte des morts. Dans chaque demeure, on trouve un petit autel, des fleurs, un bol de riz, de l'encens qui fume.





