Le " premier livre du Québec " de Dany Laferrière raconte son arrivée à Montréal, en 1976. " J'ai toujours su que c'était extraordinaire, peut-être l'une des grandes aventures de ma vie. Qu'il fallait que je vive ça complètement. Et que j'en rende compte. "
Je vous préviens, je ne parlerai pas de politique. Je suis un écrivain, pas un politicien." Dany Laferrière avait le ton ferme au téléphone. La veille, je l'avais vu gesticulant, riant haut et fort en compagnie de Gaston Miron et de Jacques Lanctôt au Monument-National. Pauline Julien recevait ce soir-là la décoration des chevaliers des Arts et des Lettres de France. Laferrière, le manuscrit tout chaud de Chronique de la dérive douce en poche, débarquait fraîchement de Miami - où il vit depuis trois ans avec sa femme et ses trois filles, loin de l'hiver, loin de l'indécision politique des Québécois.
"Chronique de la dérive douce raconte mon arrivée à Montréal, en 1976, l'année des Olympiques...
- L'année de l'arrivée au pouvoir du PQ...
- Oui, mais il y a dans mon livre deux allusions à peine à René Lévesque et à l'indépendance."
Je n'ai pas insisté. J'ai lu et relu frénétiquement le manuscrit de Chronique de la dérive douce (le livre sortira en librairie à la mi-septembre). Très peu de réflexions politiques sur le Québec en effet dans le sixième livre de Dany Laferrière, mais beaucoup de scènes de la vie quotidienne du genre: je suis nègre, je suis seul et sans le sou dans une ville de Blancs, une ville que je ne connais pas, je touche le fond du baril, mais je suis libre et je baise, je baise la femme blanche enfin et, oui, je vais devenir écrivain. Très peu de réflexions politiques tout court, en fait, dans ce livre, et surtout pas d'analyse détaillée sur les déchirements perpétuels qui accablent Haïti. À peine une mention ou deux sur le fait que le journaliste, à 23 ans, a dû quitter son pays sous dictature par crainte de périr assassiné.
Pendant deux heures, devant un thé qui refroidit, Dany Laferrière parlera de tout sauf de politique. En principe.
Que n'a-t-il pas déjà dit sur luimême? "J'allais dire: j'ai tout dit. Mais ce serait une boutade. Je n'ai presque rien dit. J'ai beaucoup parlé de moi, mais de manière assez extérieure. Je suis quelqu'un de très pudique."
Dany Laferrière, pudique? Lui qui fait l'apologie de la polygamie à la télé? Qu'on a vu s'emporter et couper la parole à tout le monde du temps de La Bande des six? Qui joue volontiers le nègre de service? Qu'on arrête encore dans la rue, près de 10 ans après la parution de Comment faire l'amour avec un nègre sans se fatiguer, pour lui dire qu'on a aimé ou détesté son livre, LE livre qui lui a donné ici et ailleurs la célébrité tant recherchée?
"C'est vrai que je suis pudique! La provocation? Tout écrivain est provocateur. Je n'aime pas forcément les gens qui se mettent nus pour provoquer, j'aime les gens qui le font parce que c'est un pied de nez. Parce qu'un écrivain, c'est aussi cela."
Je revois cette photo de Dany Laferrière complètement nu dans un magazine l'automne dernier. Un pied de nez, vraiment?
"Cette photo, ce n'était rien. Un article, une photo dans un magazine, ça dure 15 jours, pas plus. C'était une plaisanterie.
- Et Chronique de la dérive douce ?





