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Du côté de chez Proulx


1 Mai 1994

Monique, romancière, et ...carnassière déguisée en jolie femme.

Elle est sceptique comme d'autres sont paranoïaques : tout naturellement. Et un peu, dit-elle, grâce à Montaigne, qu'elle lit et relit plutôt que de fréquenter les auteurs du moment. Ce n'est donc pas à Monique Proulx, auteur-scénariste du Sexe des étoiles et romancière couverte d'éloges et de prix pour son dernier roman, Homme invisible à la fenêtre (Boréal), qu'on va faire croire que le succès change le monde ni que l'argent fait le bonheur.

Quand on parle avec elle, on a l'impression de dialoguer avec quelqu'un de terriblement intelligent mais qui, par gentillesse, ferait des efforts pour que ça ne se remarque pas trop. Et son look l'aide, diaboliquement. Elle a le nez un peu long, une bouche large, elle semble presque trop mince, s'habille quasiment en « granola ». Mais ce nez est magnifiquement droit et surmonté d'yeux pâles évoquant ceux du lynx; ses vêtements sont d'une élégance très personnelle, et toute sa personne est surmontée d'une chevelure d'un blond lumineux, faussement ébouriffée, qui adoucit son allure et attire l'oeil. Bref, une carnassière perfidement déguisée en jolie femme.

Yves Berger, romancier distingué, directeur littéraire chez Grasset et président du prix Québec-Paris, que Monique Proulx remportait récemment (après Anne Hébert, Réjean Ducharme, Michel Tremblay, entre autres) et qui lui a été remis le 25 mars à Paris, lui a fait à l'émission de Christiane Charette, à Radio-Canada, ce commentaire-compliment : « Pour la première fois, le jury a voté à l'unanimité. Et votre roman vaut, à mon avis, 17 sur 20. » Interrogé plus avant sur la valeur d'une telle note, le romancier avouait humblement que son prochain livre à lui valait... 18 sur 20.

« Ça veut dire que chez Grasset ils ne prennent que du 18 sur 20, minimum ! » commente Monique Proulx, hilare (en Europe son roman est coédité avec Seuil). La misogynie des Français ne l'étonne plus guère. Pas plus que leur méconnaissance de notre littérature - ou de notre âme, ce qui revient au même - ou encore leur absence de curiosité.

« Il y a chez eux tant de jus que c'est normal qu'ils n'éprouvent pas le besoin d'aller voir ailleurs. Ce qui fait qu'ils acceptent mal les autres littératures, surtout francophones, qui ne peuvent évidemment pas se comparer à la leur. Le classicisme français, ici, on n'en a rien à foutre. Ça ne nous ressemble pas, ce n'est pas de cette manière que notre identité va s'exprimer. Lorsque j'ai reçu mon prix, je leur ai d'ailleurs dit : "S'il vous plaît, je vous en prie, faites-nous l'honneur de considérer désormais la littérature québécoise comme une littérature étrangère !" »

Car, pense-t-elle, les Français nous aiment bien tant que nous leur renvoyons de nous une image qu'ils croient reconnaître - la cabane au Canada, les gentils Indiens... « Un jour, il va bien falloir écrire un vrai roman avec de vrais Indiens de maintenant, et là, on risque de leur faire peur ! Je ne pense pas qu'ils se rendent vraiment compte de la situation exceptionnelle dans laquelle les créateurs du Québec se trouvent, et qui constitue à la fois une impasse et la confluence de notre double appartenance, latine et américaine. »

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