Êtes-vous un canari?

Pendant des millénaires, nos ancêtres chasseurs-cueilleurs, puis agriculteurs et artisans, ont créé des civilisations étonnantes, qui nous ont légué de magnifiques œuvres d’art : palais, cathédrales, mosquées et monuments, aujourd’hui inscrits au patrimoine mondial. Évidemment, les techniques primitives de l’époque respectaient « l’ordre naturel », c’est-à-dire un certain équilibre entre les ambitions des dirigeants et les ressources de la planète. Par contre, l’espérance de vie des gens n’était que de 30 ans, la vaste majorité avait en partage pauvreté, maladies, analphabétisme et diverses formes d’esclavage.

Jacques Godbout

Photo : Gerald Herbert/AP/PC

Les savants encyclopédistes du 18e siècle ont mis fin à cet « ordre naturel » en défiant les autorités divines et royales. La science expérimentale a mené à des découvertes techniques en physique, en chimie et en mathématiques, qui ont posé les assises de la révolution industrielle. Aujour­d’hui, des peuples plus instruits, plus riches et plus libres que jadis profitent d’une espérance de vie qui ne cesse de s’allonger. Nous devons ce mieux-être à l’idée de progrès, fruit de l’innovation.

Or, depuis trois siècles, la modernité, au nom du progrès, a souvent couru sciemment le risque de catastrophes humaines et environnementales, ce que Jean-Baptiste Fressoz décrit comme notre propension à « l’apocalypse joyeuse ». Dans son histoire du risque technologique, Fressoz donne trois exemples de progrès : l’un en médecine, avec l’inoculation contre la petite vérole, amorcée à Boston en 1721 ; puis, le développement de la chimie industrielle en France, propulsé par un Anglais dont l’usine d’acide sulfurique était (déjà en 1768) subventionnée par l’État ; enfin, l’aventure de l’éclairage des villes au gaz, en 1820, qui a semé la controverse, car elle menaçait d’explosions même les quartiers huppés. Chacun de ces exemples est riche d’enseignements sur le comportement des hommes devant le danger.

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Aujourd’hui, les autorités, par rapport aux risques, penchent, sous l’influence des industriels, vers la dérégulation, alors que le bien-être des populations dépend du principe de précaution. Pour éviter de reconnaître les périls, quand le profit est au rendez-vous, le capitalisme propose la marchandisation du risque, sous forme de compensations financières, et certains l’acceptent. Tout grand projet, de la construction d’un bar­rage à l’extraction de pétrole en haute mer, est donc évalué par des sociétés d’assurances afin de mesurer les coûts des éventuelles pertes humaines et de la dégradation du milieu.

Mais ce qui menace le plus, dans l’aventure, c’est l’accélération du risque. En moins de 100 ans, nous avons mis au point l’arme nucléaire, réussi la carbonisation de l’atmosphère par le CO2 et entrepris de manipuler le vivant ! Qui mesure les enjeux ?

De « l’apocalypse joyeuse », je retiens que nous devons aux technophobes (qui imaginent toujours le pire) ainsi qu’aux écologistes (qui souhaitent préserver la planète) une sécurité relative des technologies à ce jour, malgré les entreprises audacieuses du capitalisme. Les militants en lutte contre la surexploitation des mers, l’extraction des gaz de schiste ou pour la fin du nucléaire ont une histoire longue, ils ne sont pas des « irritants sur la voie du progrès », mais les canaris de nos mines.

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Extrait

« Les sociétés passées n’ont pas massivement altéré leurs environnements par inadvertance, ni sans considérer, parfois avec effroi, les conséquences de leurs décisions. »

L’apocalypse joyeuse : Une histoire du risque technologique
Jean-Baptiste Fressoz,
Seuil, 313 p., 39,95 $

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