Hymne à la nation
Qu’attend-on de nous ? N’est-ce pas assez de nourrir sa famille, d’entretenir sa maison, de lutter pour son entreprise, de faire instruire ses enfants, de bâtir avec ses impôts une société généreuse ? Faut-il en plus se préoccuper des génocides africains, de la guerre civile en Syrie, du danger atomique en Iran, de la mainmise des islamistes sur les printemps arabes et des banquiers sans scrupules ?
Jacques Godbout
Il ne se passe rien sur terre dont on ne perçoive l’écho. Comment s’y retrouver ? Impossible de s’intéresser aux informations internationales sans un guide, et parmi ceux-ci, Jean Daniel est un maître. Journaliste depuis toujours au Nouvel Observateur, hebdomadaire parisien social-démocrate, Jean Daniel est de ces personnages qui, dans les années 1960, nous donnaient envie d’aimer la France. À 92 ans, ce grand éditorialiste français cherche toujours à faire partager ses analyses stratégiques. Cela nous change des conversations sur téléphone intelligent.
Dans Demain la nation, Daniel, qui a beaucoup lu et voyagé, mais aussi souvent discuté avec des chefs d’État, nous rappelle combien en 1989, il y a à peine 20 ans, les perspectives mondiales étaient simples : l’URSS d’un côté du rideau de fer, de l’autre les États-Unis. Le Mal affrontait le Bien, et la guerre froide tétanisait la terre. Quand le mur de Berlin céda, sous le pic des appels à la liberté, on crut un instant qu’enfin le marché et la démocratie allaient nous assurer la paix mondiale à laquelle tous aspiraient. Les États-Unis étaient du coup promus gendarmes du monde, et Washington n’aurait plus qu’à imposer sa loi !
Il ne fallut pas longtemps pour que ces prophéties naïves fassent long feu. Si la guerre froide avait gelé des conflits politiques, chaque contrée retrouva au dégel la mémoire historique, et les vieux démons resurgirent. « Le génocide du Rwanda, en 1994, et le massacre de Srebrenica, en 1995, devaient tristement rappeler que la fin du totalitarisme n’avait pas mis un terme à la barbarie. »
Jean Daniel aborde les problèmes internationaux, comme celui de la création de l’Europe politique, en évitant désarroi et pessimisme. On aurait pu s’attendre à un discours sur le besoin de grands ensembles politiques ; Daniel fait l’éloge, au contraire, de la nation comme seul creuset humain nécessaire. Les empires sont disparus, les fédérations nécessaires, mais pour préserver la démocratie, il n’y a que la nation, à son avis, où se conjuguent volonté politique et héritage culturel.
Surtout, il faut cesser, écrit Jean Daniel, de voir l’immigré comme un consommateur de plus pour faire tourner l’économie, mais le recevoir comme un citoyen à venir, lui enseigner la langue du pays et son histoire, l’intégrer dans la culture de la nation. C’est à l’État, ajoute-t-il, de fabriquer des habitants qui auront le désir de « vivre ensemble ».
Le 21e siècle s’est amorcé par de grandes découvertes scientifiques : le contrôle du vivant, celui de l’espace-temps, la connaissance de la matière. Mais ni l’ADN, ni Internet, ni le boson de Higgs ne suffiront à préserver l’équilibre écologique planétaire, à désamorcer les armes nucléaires, à déjouer les cartels de la drogue, à résoudre l’enjeu migratoire. Or, même ces graves problèmes mondiaux, Jean Daniel fait confiance aux nations pour les régler. À nous de l’entendre, tout en construisant notre nation à l’écoute du monde.
Demain la nation, par Jean Daniel, Seuil, 274 p., 34,95 $.
ET ENCORE
« Il convient d’opposer au fatalisme de la civilisation un volontarisme de la culture. La dialectique conflictuelle traverse désormais non seulement chaque aire, mais chaque peuple, chaque individu. »



