Les imbéciles sont légion
Après avoir rédigé une sérieuse Histoire de l’économie européenne, un éminent chercheur, probablement consterné par ce qu’il avait découvert, a choisi de publier de façon confidentielle, en 1976, Les lois fondamentales de la stupidité humaine. Professeur d’économie à Berkeley, Carlo M. Cipolla enseignait aussi à Pise. Son brûlot écrit en anglais fut donc traduit en italien. Or, le hasard fait bien les choses, cet opus¬cule paraît en français au moment même où le Canada et le Québec sont devenus d’extraordinaires laboratoires de la stupidité.
Jacques Godbout

Ill : Pishier
L’économiste a d’abord choisi d’étudier l’Université, car elle regroupe toutes les classes de la société – cols bleus, cols blancs, savants professeurs, étudiants de plusieurs niveaux et administrateurs. Or, tous ces groupes, a-t-il découvert, comprenaient la même proportion d’individus stupides, peu importaient leurs fonctions. Cipolla en a conclu que la stupidité est un fait de nature et non de culture, malgré tous les appels à l’égalitarisme. La stupidité ne s’apprend pas, elle est innée. D’où sa première loi fondamentale, indiscutable : « Chacun sous-estime toujours inévitablement le nombre d’individus stupides existant dans le monde. »
Les lois fondamentales de la stupidité partent du principe que « l’humanité se divise en quatre grandes catégories : les crétins, les gens intelligents, les bandits et les êtres stupides ». Le crétin joue à qui perd gagne : les autres bénéficient de ses pertes. L’être intelligent tire un profit de ses actes tout en aidant la société à progresser. Le bandit ne pense qu’à son avantage. Comment Cipolla définit-il la stupidité ? Il le fait dans sa troisième loi fondamentale : « Est stupide celui qui entraîne une perte pour un autre individu ou pour un groupe d’autres individus, tout en n’en tirant lui-même aucun bénéfice ou en s’infligeant éventuellement des pertes. » Mais surtout, comme le stipule la quatrième loi fondamentale, « traiter ou s’associer avec des gens stupides se révèle immanquablement une erreur coûteuse », comme le démontrait magnifiquement l’inénarrable Dîner de cons.
Pour éclairer ses propos, le professeur nous présente un graphique assez simple, sur deux axes, qui peut illustrer aussi bien les relations entre individus qu’entre groupes, en vue de mesurer les coûts-bénéfices des rapports en société. Le diagramme place en haut du cadran à droite les gens intelligents, dans la partie de gauche les crétins, dans celle du bas les bandits avec en face d’eux les gens stupides. En faisant jouer l’axe, vous trouvez rapidement où situer les individus ou groupes auxquels vous avez affaire. On peut penser à l’Église catholique cherchant à cacher ses curés pédophiles, aux altermondialistes qui s’associent aux casseurs, aux Grecs qui ont cru aux cadeaux hors taxes de leurs gouvernements. Plus près de nous, stupidité et banditisme fleurissent conjointement dans la gestion des contrats d’infrastructures de Québec comme dans l’obscurantisme d’Ottawa, où des créationnistes au Cabinet croient que la science nuit à l’économie.
À première vue, Les lois fondamentales de la stupidité humaine restent un court texte humoristique rédigé sur le mode scientifique. À y regarder de près, toute personne intelligente est prise de vertige.
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Les lois fondamentales de la stupidité humaine, par Carlo M. Cipolla, PUF, 70 p., 13,95 $.



