Voici un portrait de Pierre Falardeau (1946-2009), paru dans L’actualité du 1er février 2001. Le cinéaste faisait alors la promotion de son film 15 Février 1839.

Je me suis d'abord heurté au répondeur. Jusqu'à ce que Pierre Falardeau finisse par décrocher. C'était bien lui au bout du fil, plus caricatural que ses imitateurs. Il m'a laissé balbutier mon laïus. Ensuite, il m'a taillé en pièces, en appuyant sur chaque mot, comme on presse une gâchette. «Crisse! Ça va mal tes affaires! Passer du Devoir à L'actualité! Ta carrière va ben en estie! Ta revue de dentiste s'intéresse à moi? Ça doit être vrai que je suis rendu con si L'actualité veut faire mon portrait! D'habitude, vous vous intéressez à des jeunes hommes d'affaires fédéralistes qui montent! J'ai rien à vous dire.»Puis il a raccroché. C'était ma première journée à L'actualité Il y a un an.
Qu'à cela ne tienne. Car, comme Falardeau le dit lui-même avec son inimitable sens de la formule, «les boeufs sont lents, mais la terre est patiente». J'ai donc rappliqué un an plus tard. Cette fois, il a accepté. Et pour cause: il a un film à vendre. Son 15 Février 1839, pour lequel il s'est tant battu contre les bailleurs de fonds publics, s'apprête à prendre l'affiche le 26 janvier, un peu partout au Québec. Falardeau honnit la majorité des journalistes, refuse les plogues ou les "papiers lèche-cul" (sic), lève le nez sur la presse, y compris l'hebdo Voir - «le catalogue Canadian Tire de la culture» - et les «magazines de dentiste». «Souvent, je gueule contre les journalistes et les cinéastes. Pour moi, le journalisme est une job très importante. C'est sacré, noble. Même chose pour le cinéma et les arts. Mais quand je regarde en général comment c'est fait, ça me déprime!» Cependant, Falardeau s'amollit parfois dans la mesure où le «bouffon» qui l'interviewe peut l'aider à remplir les salles où sont projetés ses films.
Rendez-vous, donc, dans un restaurant de la rue Saint-Denis, par un petit matin frisquet de novembre. Le cinéaste enragé m'y attendait, plus Falardeau que Falardeau. Il arborait le costume et la panoplie d'accessoires propres à son personnage: l'éternelle clope - qu'il savoure davantage là où il est interdit de fumer -, une larme de cognac («C'est pas mon habitude à 10 h du matin, mais quand le propriétaire l'offre...»), la chevelure soigneusement ébouriffée, la barbe hirsute à la Gainsbourg et ce sourire, d'une infinie bonté, qui rappelle celui de Jacques Brel, un sourire à la fois frondeur, tendre, timide et désespéré.
Il portait surtout les mêmes habits idéologiques qu'il revêt depuis ses études en ethnologie et ses premiers documentaires au début des années 70: Continuons le combat, À force de courage, Pea Soup, Speak White. Son credo: les Québécois forment un peuple conquis et annexé, un peuple de colonisés qui doit se libérer en devenant souverain.


