À Cuba, le maître d’hôtel invitera son dentiste au buffet du samedi soir, et ce dernier lui réparera une carie en remerciement. C’est une corruption tolérée en pays communiste. Quelque part en Afrique, un chef d’État détournera l’aide étrangère à son profit personnel, comprenant, on le sait, l’entretien de milliers de personnes de son clan.

C'est l'excuse classique de la corruption dictatoriale. Dans nos sociétés démocratiques, l'asphalte d'élection graissera les rouages électoraux, ce qui annonce des routes parsemées de nids-de-poule.
C'est la corruption « normale », qui, selon le fondateur de la sociologie française Émile Durkheim, serait non pas un acte de pathologie sociale, mais une transgression prévisible.
Pierre Lascoumes, dans Une démocratie corruptible, un essai savant de science politique citant de nombreuses enquêtes américaines, nous apprend que « le Canada est le pays le plus avancé dans la régulation des conflits d'intérêts des élus ». Peut-être cet ouvrage pourrait-il devenir le manuel du nouveau cours d'éthique des élus municipaux ?
Qu'apprendrait le professeur à nos maires et mairesses ? Que les tentations sont nombreuses et la morale collective ambivalente : ce qui scandalisera l'un laissera l'autre indifférent. Que les humoristes et les caricaturistes sont leurs complices, car ils banalisent les scandales en les tournant en dérision. Que les barons du multiculturalisme n'envisagent pas nécessairement la probité publique selon l'éthique protestante, mais suivant leurs traditions communautaires.
On ne doit pas chercher de la corruption partout, et soyons réalistes, si les acteurs politiques sont plus tolérants à l'égard de la corruption que ne le sont les citoyens, portés à se draper dans une distance « vertueuse », c'est que les élus vivent la démocratie « de l'intérieur ». Mais s'il y a corruption, ajoute Pierre Lascoumes, on ne peut compter, pour la dénoncer, que sur les médias, informés par des sources internes. La police et les juges suivront. Dans notre Canada « si honnête », les personnels politiques ont préféré faire un procès au journaliste Daniel Leblanc, qui avait attaché le grelot des commandites au PLC, plutôt que de le féliciter de son civisme !
L'imagination corruptrice est infinie, et c'est pourquoi la vie démocratique dépend de la compétence des citoyens, de leur capacité de distinguer les enjeux essentiels, mais aussi de l'honnêteté foncière des chefs d'entreprises et des personnels politiques. « Pour gagner l'amour et le respect de la population qui vous entoure, il faut une longue succession de petits services rendus, de bons offices obscurs, une habitude constante de bienveillance et une réputation bien établie de désintéressement », écrivait en 1838 le député Alexis de Tocqueville, génial observateur des mœurs américaines. Rien n'a changé.
Si la magouille en démocratie est « normale », c'est que cette dernière s'appuie sur une « relation » entre personnes, et non pas entre robots. Parfois, la collusion entre de grands groupes industriels systématise la corruption, mais nous pataugeons le plus souvent dans une « zone grise », allant du coup de pouce pour obtenir une place en garderie à un contrat douteux qui permettra de renflouer en catimini la caisse du parti.





