Culture

/ La chronique de Jacques Godbout »

Quand les Chinois nous jaugent


12 Avril 2011

Il y aurait au Canada plus de 20 000 étudiants français, dont la majorité fréquente les universités québécoises. Que viennent chercher ici nos cousins ? Une formation offerte dans des établissements dont ils ne trouvent pas l’équivalent en France — et peut-être aussi veulent-ils se faire l’oreille à l’anglais.

Quand les Chinois nous jaugent
Illustration : Katy Lemay

Dans son Enquête sur la formation des élites, l'enseignant-chercheur à la Sorbonne François Garçon s'intéresse à la concurrence mondiale entre les universités depuis le classe­ment de Shanghai et ses clones. Ce palmarès annuel publié depuis 2003 classe les unes par rapport aux autres les 500 premières universités de la planète, qui en compte 17 000.

Comme tout palmarès, celui de Shanghai (concocté par Nian Cai Liu, de Queen's, en Ontario, qui travaille aujour­d'hui en Chine) ne vaut que ce que valent ses critères. Yves Gingras, historien et sociologue de l'UQAM, en a souligné les forces dans les sciences exactes et les faiblesses dans les sciences humaines, sans compter un préjugé en faveur des publications référencées en anglais, ajoutant que nous sommes dans un univers du « marketing ».

Ainsi, les recteurs des 18 universités du Québec étaient à Paris, en février 2009, pour solliciter des étudiants étrangers, qui non seulement soulagent la trésorerie, mais ajoutent au prestige de l'université en y introduisant un élément de diversité culturelle.

On se souvient du classement des collèges de L'actualité, qui avait provoqué d'importantes discussions. Shanghai a de même ouvert la porte à une remise en question des fleu­rons universitaires nationaux. François Garçon profite du classement pour étaler toutes les déficiences du système français - dont l'inef­fable CNRS, qui compte 11 500 « cher­­cheurs à vie » dispensés d'enseignement - et pour brocarder les « grandes écoles », dont les diplômés, issus des classes supérieures, seront les mandarins de l'État.

François Garçon insiste pour dire que la recherche est la mission principale des universités, que les enseignants-chercheurs sont des éveilleurs d'intelligence et des formateurs nécessaires. Pourtant, selon des enquêtes occidentales, moins de la moitié des professeurs titularisés font de la recherche, peu publient. Garçon est sévère pour la Sorbonne, où il enseigne, rappelant qu'on n'y trouve ni cafétéria ni toilettes propres et que les professeurs n'ont pas de bureaux personnels où rencontrer leurs étudiants.

Est-ce un problème d'argent ou de système scolaire et de traditions ? La Suisse n'a pas la taille des États-Unis, et pourtant elle compte le plus de Prix Nobel par habitant. « Ses Écoles polytechniques à Lausanne et Zurich méritent le voyage. En Suisse, plus de 70 % des étudiants suivent des cours dans l'une des deux cents meilleures Universités selon le classement de Shan­ghai. » Une sélection rigoureuse des étudiants, dans ce pays qui valorise la formation technique liée à ses industries (pharmacie, horlogerie, chi­mie), explique en partie ces succès.

Qui paie l'énorme coût des études universitaires ? La tendance mondiale est à la gratuité scolaire, nous apprend Garçon. Même à Harvard, les enfants issus de la classe moyenne ou pauvre étudient gratuitement, grâce à des bourses. C'est le financement public qui permet, en Suisse ou au Canada, l'enseignement de masse au nom de la justice démocratique.

Au Québec, 265 000 étudiants ne paient qu'un minimum de droits de scolarité. Or, puisque le diplôme est garant d'un revenu supérieur à la moyenne et que l'ensemble des diplômés représente la richesse de la nation, les États tentent de plus en plus de ventiler les coûts en demandant aux étudiants de fournir leur part. Que les boursiers diplômés redonnent à leur université un pourcentage de leurs gains pour que tourne la roue du savoir ne serait que justice. C'est la part des « anciens », comme cela se pratique dans les universités américaines, et c'est peut-être une solution.

Sur les 20 premières universités, selon Shanghai, 17 sont américaines, les autres étant Cambridge (no 3), Oxford (no 8) et Tokyo (no 14). Le classement place McGill et l'Université de Montréal dans les 100 premières, l'Université du Québec (qui n'a que 40 ans) beaucoup plus loin, mais Shanghai ne nous informe aucunement de la qualité réelle de nos établissements selon leurs disciplines. Il nous manque un palmarès des universités de proximité, nos enfants ne pouvant tous partir étudier à l'étranger.

 

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Enquête sur la formation des élites
par François Garçon
Perrin, 424 p., 39,95 $.

 

 

 

 

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PASSAGE

« Que puisse exister une compétition entre les établissements provoque chez certains de l'urticaire. Mais à qui veut-on faire croire que les classements indiffèrent les chercheurs, les étudiants, les parents, les recteurs, les politiques en charge de l'éducation et les entreprises dont on sollicite des dons ? »

- François Garçon

 

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