Jean-Christophe Grangé : écrire à mort

Psychopathe, Jean-Christophe Grangé ? Pas du tout ! Le maître du thriller français est parfaitement lucide. Et s’amuse à nous faire peur. Frissons garantis à la lecture de son plus récent roman, Le passager.

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Jean-Christophe Grangé : écrire à mort

Ill. : G. Dubois

Sourcils épais, longues mèches poivre et sel, regard gris-bleu. Sur ses photos de promotion, l’écrivain français Jean-Christophe Grangé montre un air sombre et inquiétant, à l’image de ses thrillers. Méchant contraste avec l’homme affable et souriant qui me reçoit chez Albin Michel, son éditeur, à Paris ! Loin de ses personnages de tueurs sanguinaires et autres flics tordus, Grangé s’affirme « tout à fait équilibré ».

À 50 ans, cet auteur est l’un des plus populaires de la francophonie (plus de 500 000 exemplaires vendus de chacun de ses romans, traduits en 20 langues) et ses œuvres sont souvent adaptées au petit ou au grand écran. Il est aussi parmi les rares à recevoir un salaire mensuel de son éditeur : 30 000 euros, plus l’équivalent pour payer ses impôts. Son neuvième titre, Le passager  (en lire un extrait >>) paru en septembre et salué par la critique comme l’un de ses meilleurs, s’est vite hissé en tête des palmarès. Construit comme une série télé, ce pavé haletant de 750 pages nous entraîne dans une double enquête sur fond de meurtres inspirés par la mythologie grecque. Victime de « fugues psychiques » – des amnésies successives accompagnées de changements d’identité -, le héros devra dépister un à un chacun des personnages qu’il a incarnés : psychiatre, clochard, peintre fou, faussaire…

Père de trois enfants, deux fois divorcé, aujourd’hui fiancé à une comédienne japonaise, Grangé a lui-même vécu plusieurs vies. Avant de devenir un écrivain à succès et un scénariste recherché (notamment pour Switch, de Frédéric Schoendoerffer, et Le vol des cigognes, téléfilm tiré de son roman, actuellement en tournage), il a obtenu une maîtrise de lettres à la Sorbonne (son mémoire porte sur Flaubert), étudié le piano, composé des chansons, rédigé des pubs et arpenté la planète comme grand reporter. Son deuxième roman, Les rivières pourpres (adapté au cinéma par Mathieu Kassovitz), l’a fait connaître dans le monde entier.

Ce travailleur acharné se lève à 4 h chaque matin pour écrire, sept jours sur sept, toute l’année. Son prochain roman (l’histoire d’un flic, divorcé d’une Japonaise, dont la maison est victime d’attaques terrifiantes) est déjà terminé et il compte bien en extraire un scénario. « Une fois qu’on possède son savoir-faire et sa vocation, il faut s’y adonner au maximum jusqu’à la mort, dit-il. Écrire est une façon de vivre plus intensément, de ne pas passer simplement sur la surface de la terre. »

Sept clés pour décoder l’homme derrière la machine à best-sellers… qui laisse planer le suspense sur sa présence, ou non, au prochain Salon du livre de Montréal.

À l’origine, il y avait l’absence

« Je n’ai jamais connu mon père, qui était déséquilibré mentalement. Mes parents ont divorcé à ma naissance et le juge a interdit à mon père de me voir, considérant qu’il pouvait être dangereux. J’ai grandi dans cette absence et dans la crainte, parce que ma mère et ma grand-mère, qui m’élevaient, n’en parlaient jamais ou alors à voix basse. Cela faisait planer une ombre sur notre petite famille. »

Puis, la peur s’est installée

« Ma peur la plus profonde – et je crois que tout le monde l’a -, c’est celle de l’intrus qui entrerait chez moi la nuit pour me faire du mal. C’est le symbole de la mort, de la souffrance, de la violence. Et c’est lié à mon enfance : lorsque j’étais bébé, mon père s’est plusieurs fois glissé dans la maison pour tenter de m’enlever. Sans en avoir le souvenir concret, j’ai intégré cette menace en moi. »

En toile de fond, la cruauté…

« Mes histoires ont toujours le même sujet central : le mal. L’espèce humaine est la seule espèce animale cruelle envers elle-même. Depuis que je l’ai découvert, enfant, je n’ai jamais pu le digérer. Dans chacun de mes romans, j’essaie de comprendre la faille à l’origine de la violence et de la pulsion de destruction humaine. »

… la violence

« La violence est un élément technique du thriller, qui est fondé sur le suspense et la peur. Certaines personnes ont du mal à digérer la violence de mes livres. Or, il est difficile de faire trembler les gens en 2011 : les lecteurs et les spectateurs sont anesthésiés par tout ce qu’ils voient à la télé, au cinéma. Pour leur faire peur, pour qu’ils sentent une vraie menace, il faut aller toujours plus loin. Certes, il y a une frontière à respecter, mais elle est subjective : certains vous diront que je l’ai traversée allégrement ! Mais je ne traiterai jamais de la pédophilie, que je trouve monstrueuse, écœurante, atroce. »

… et la fuite hors de soi

« Le syndrome de fugues psychiques, dont souffre le héros du Passager, est très rare, mais il existe. Sous l’effet d’un stress, d’une crise conjugale, de dettes, certaines personnes perdent la mémoire et s’inventent sans cesse de nouvelles identités. C’est une manière qu’a l’inconscient de fuir ses problèmes. Échapper à son destin, c’est une tentation qu’on a tous en nous. »

Mais les méchants seront punis

« J’écris des contes pour adultes. J’essaie de recréer la peur qu’ont les enfants quand on leur raconte une histoire avec un monstre, un dragon : ils ont peur, mais éprouvent aussi un vrai plaisir. Quand ils frissonnent sous la couette en lisant mes livres, mes lecteurs jouent eux aussi à se faire peur. Pendant la lecture, la violence et la mort, qui existent bel et bien dans la réalité, deviennent des fictions, un truc imaginaire. Les livres comme les miens déréalisent la mort. Évidemment, ça saigne, il y a des victimes, mais les lecteurs ont cette joie, qui est une réelle jouissance, de voir le méchant identifié et puni. Alors que dans la vie, ça ne se passe pas forcément comme ça. »

Et, non, je ne suis pas un psychopathe

« Certains croient qu’il faut être à moitié fou pour écrire. C’est faux. Écrire, c’est un travail qui demande 100 % de ses forces et de sa lucidité. Il faut être équilibré et très bien dans sa peau pour décrire, comme je le fais, des scènes d’autopsie ou de torture ! Si j’étais un psychopathe, ça me ferait du mal de gratter dans cette direction. La folie peut toutefois être une forme de sensibilité extrême, qui se concrétise par exemple dans l’art brut, dont je parle dans Le passager. »

ROMANS

Le vol des cigognes, 1994

Les rivières pourpres, 1998

Le concile de pierre, 2000

L’empire des loups, 2003

La ligne noire, 2004

Le serment des limbes, 2007

Miserere, 2008

La forêt des mânes, 2009

Le passager, 2011

 

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