Culture »

La détresse et l'enchantement


15 Octobre 2003

L'histoire de Pi, de Yann Martel, qui a remporté le prix Booker, est un pur plaisir. Le recueil de nouvelles Entre-mondes, de Marie-Andrée Lamontagne, est troublant.

L'événement majeur de la rentrée littéraire cet automne, c'est évidemment la parution de la version française de l'admirable roman de Yann Martel, L'histoire de Pi, prix Booker, succès international à tout casser. Je l'avais lu en anglais, sans m'obliger à recourir au dictionnaire pour déchiffrer son immense vocabulaire. Je m'étais même convaincu que les "meerkats", ces animaux bizarres qui peuplaient l'île également bizarre découverte par Pi dans la dernière partie du roman, étaient une invention de l'auteur, un pur produit de son imagination. Erreur, grave erreur! Je découvre dans la traduction française - faite avec un soin méticuleux par maman et papa, Nicole et Émile Martel - que ce sont des "suricates", c'est-à-dire, m'apprend Le petit Robert, des mammifères carnivores, voisins de la mangouste.

J'aurais dû m'en douter: le roman de Yann Martel, qui raconte une des histoires les plus invraisemblables qui se puissent imaginer, utilise des matériaux d'une précision redoutable, objets d'une sérieuse recherche. Ainsi, Charlie Parker, le tigre avec lequel Pi partage l'espace exigu de sa chaloupe de sauvetage, n'est pas un personnage de dessins animés mais un vrai tigre, dont les mouvements sont difficilement prévisibles. Il en va de même pour les trois religions que le jeune homme de Pondichéry pratique simultanément, le catholicisme, l'hindouisme et l'islamisme: ce ne sont pas des religions pour rire. En fait, les seuls personnages fantaisistes de L'histoire de Pi sont les deux fonctionnaires japonais qui viennent, à la fin, tenter de découvrir les causes possibles du naufrage du navire sur lequel voyageait Piscine Molitor (c'est le vrai prénom du héros, choisi pour honorer une piscine parisienne fréquentée autrefois par son oncle). Ce chapitre final est un chef-d'oeuvre d'humour et d'intelligence. Et il ne faudrait pas me pousser trop pour que j'étende cette déclaration à l'ensemble du roman.

Le climat du recueil de nouvelles de Marie-Andrée Lamontagne, Entre-mondes, est infiniment plus austère. L'écriture, d'abord: précise, un peu sèche, souvent elliptique. Ce n'est pas qu'elle soit avare de détails. Au contraire, elle les accumule en grand nombre, mais si petits, si peu significatifs au premier abord, que le lecteur doit faire un effort pour comprendre qui sont les personnages, où ils sont, ce qui se passe en eux, entre eux. De sorte que souvent - en fait, dans la majorité des récits - la chute suscite un effet de surprise presque douloureux. Nous croyions savoir, ou plutôt deviner, où nous conduisait l'auteure, et voilà que, des circonstances les plus banales, et présentées comme telles, naît une amorce de tragédie ou surgit la révélation d'une vie autre, sans commune mesure avec les événements qui l'ont précédée.

Bookmark and Share

Évaluez cet article

Commentaires (0)

Envoyer un commentaire

Le contenu de ce champ sera maintenu privé et ne sera pas affiché publiquement.
  • Les adresses de pages web et de messagerie électronique sont transformées en liens automatiquement.
  • Tags HTML autorisés : <a> <em> <strong> <cite> <code> <ul> <ol> <li> <dl> <dt> <dd>
  • Les lignes et les paragraphes vont à la ligne automatiquement.

Plus d'informations sur les options de formatage