L'écriture défouloir, l'autofiction vengeresse, c'est fini. Dans son premier « vrai » roman, elle remonte le mécanisme de la comédie humaine. Mais chez Nelly Arcan, la philosophie s'exhibe toujours en bikini...

De loin, on dirait une porcelaine victorienne. En chapeau et jupe pastel, le dos droit, elle lit un roman au titre grave, Les âmes grises. Devant elle, une eau à la grenadine. Est-ce bien là la scabreuse Nelly Arcan ? Je vérifie le panonceau de la devanture : Plan B, bar du Plateau-Mont-Royal. C'est bien ici. C'est bien elle.
Dans son troisième roman, À ciel ouvert, qui paraît cet automne au Seuil, Nelly Arcan met en scène le Plan B. Mais elle y jette un éclairage dantesque. La blonde héroïne, Julie O'Brien une scénariste aux 33 ans manucurés, s'imbibe de chardonnay. Lèche le fond des sachets de cocaïne. Embrasse son amie Rose à pleine bouche. Aguiche Charles, le copain de Rose. Et remonte ainsi le mécanisme de la comédie humaine, fatal engrenage qui va conduire à l'abîme.
« Quand on me lit, on peut penser que je suis une bitch. Pas du tout ! Dans le règne animal, je fais partie des dominés ! » L'auteure de 34 ans éclate d'un rire en dentelle, ténu, quasi timide.
En publiant Putain, en 2001, chez un grand éditeur français, Nelly Arcan a causé un séisme aussi intense que si elle avait dansé nue au sommet de la tour Eiffel. Paris même en a frémi. Ce soliloque d'une prostituée qui vomit ses clients, son père vicieux et sa mère larvaire a concouru pour les prix Médicis et Femina. Il se serait vendu à plus de 75 000 exemplaires, selon l'auteure. Et ce, malgré la tyrannie de son style, parfum ultra-musqué qui gêne la respiration.
Naturellement, l'écrivaine a provoqué quelques réactions allergiques. Des lecteurs l'ont cravachée pour sa noirceur et sa crudité. Ils ont craché sur ses photos de promotion, un peu trop séduisantes. Ils l'ont traitée, bref, comme une pute de la plume. Même Dolorès, la ribaude de la télésérie Les Bougon, a ricané en publiant le grotesque best-seller Plotte...
« Nelly est fragile, douce, généreuse, proteste son amie Claudia Larochelle, reporter au Journal de Montréal. J'aurais envie de secouer les gens qui la jugent si durement, parce qu'elle, elle ne juge jamais personne ! »
Nelly Arcan est un mystère. Une intellectuelle émotive. Une fataliste naïve. Une moraliste décadente. Elle fustige la dictature de la beauté et pose en bustier. Elle confie ses préférences sexuelles au magazine masculin Summum et exige, l'instant d'après, qu'on s'en tienne à ses idées. Publiciser son intellect avec ses charmes comporte des risques qu'elle a sûrement soupesés. Car la belle est aussi d'une intelligence manifeste.
En entrevue, celle qui est devenue le cauchemar des femmes surprend par sa douceur teintée de réserve. Sa voix a perdu l'accent franco-branché des débuts. Ses iris, si bleus qu'ils semblent peints par un artiste naïf, irradient d'une paix toute neuve. « Chez moi, comme dans mon nouveau livre, il y a quelque chose de plus léger, de plus centré, de plus aéré », convient-elle.






