« La femme d'aujourd'hui est un sexe », dit Nelly Arcan. Du coup, elle perd la possibilité de passer à l'histoire.

Une étude américaine a démontré que l'obésité était contagieuse. On s'étonne du résultat, pourtant prévisible : plus vous vivez parmi les obèses et plus vous avez de chances de le devenir, question un réflexe bien naturel de vous fondre dans le décor. On appelle ce phénomène « conformité », qui consiste à se marier à ses pairs. On remarque aussi que plus vous êtes obèse et plus votre obésité vous engloutit, qu'à partir d'un point il n'est plus possible de voir autre chose, c'est comme une tache de vin en plein visage, une peau noire, un sceau.
Se conformer, c'est disparaître, en voulant être reconnu.
La disparition de la femme, aujourd'hui, est paradoxale : se faire remarquer parmi les autres, chercher le couronnement, mais pour cela se revêtir d'un uniforme qui fait d'elle un soldat, un être obéissant. Cet uniforme, c'est son sexe, sa fonction érotique. C'est une forme d'obésité, en plus contagieux encore.
Que ressentez-vous, en tant qu'homme, en tant que femme, devant les étalages de corps femelles vautrés, présentés comme une invitation à en jouir, en couverture des magazines qui forment des murs dans les kiosques à journaux, les supermarchés, enfin partout où il est possible d'en mettre ?
Sûrement pas la même chose selon votre sexe. Ce qui me vient à l'esprit : étouffement, malaise, panique. Évidemment, je suis une femme, et une femme comment pourrais-je le nier ? piégée par ces images. De la sorcellerie, de l'envoûtement, je vous dis. Si être une pute signifie construire son existence sur le désir des hommes, nous vivons dans une société de putes. Et s'il fut un temps où il fallait se déplacer dans les musées pour voir des femmes nues, et sexuellement offertes, aujourd'hui, il faut le reconnaître, la meute en chaleur se déplace chez vous. Elle ne cogne pas avant d'entrer. Il ne s'agit plus de la trouver, mais de s'en protéger.
Mes amies et moi en parlons souvent, des façons qu'on se donne pour ne pas se sentir trop mal. On détourne les regards devant les images, on ne fait pas attention, on pense à autre chose surtout ne pas fixer. On fuit avant que s'établissent les comparaisons, qui sont autant d'écorchures, on renonce avant que s'enclenche la machine à complexes.
L'uniformité sexuelle, je l'appelle : la burqa inversée des femmes occidentales. La femme d'aujourd'hui est un sexe, qui, loin de disparaître sous un voile, se donne tant à voir, prend tant de place qu'on ne voit plus que lui. Même le visage de la femme, avec ses moues, ses regards, ses expressions extasiées, est un sexe. Et le sexe, qui déborde du génital, se définit surtout par son intention : capter le désir des hommes à perpétuité, y donner sa vie.





