La page qui refuse d’être tournée

La fin des hostilités a beau avoir sonné, il y a loin de la paix à la réconciliation…

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On ne pourrait imaginer pire voisin. Non, pas celui qui tond sa pelouse le dimanche matin. Celui qui a torturé vos parents, violé votre fille, charcuté vos bras à coups de machette. Et avec qui il faudra maintenant cohabiter, parce que le nouveau gouvernement a adopté une politique de réconciliation nationale.

C’est la situation impossible avec laquelle sont aux prises bien des rescapés de la guerre civile, de la dictature, de l’apartheid, dans une trentaine de pays où, depuis 1974, on tente d’exorciser les démons du passé par des commissions de la vérité. Ces commissions, qui offrent une réelle chance de guérison aux victimes en entendant leurs témoignages, ont été vivement critiquées, car elles promettent parfois l’impunité aux bourreaux qui acceptent de confesser leurs crimes. Quand les coupables sont trop nombreux pour être tous gardés en prison, il n’y a souvent pas d’autre solution que de les renvoyer chez eux. Mais les choses peuvent-elles pour autant rentrer dans l’ordre ?

La difficulté de la cohabitation après les conflits est clairement exposée dans La stratégie des antilopes, du journaliste français Jean Hatzfeld, un saisissant récit qui vient de valoir à son auteur le prix Médicis. Tutsis et Hutus y racontent, dans leur langue très imagée, le climat de méfiance qui règne dans les villages du Rwanda depuis qu’on a amnistié 40 000 « grands tueurs condamnés pour génocide », en 2003, et qui risque de se perpétuer pendant plusieurs générations. Passer l’éponge demanderait aux survivants un effort surhumain. D’autant plus qu’ils vivent dans la terreur de voir les massacres recommencer. « Les Hutus peuvent se réconcilier plus facilement que les Tutsis », dit l’un de ceux-ci, « parce qu’ils redeviennent plus facilement des gens normaux. Ils ont moins perdu. C’est la perte qui mine le for intérieur et empêche d’oublier. »

Les pertes incommensurables n’expliquent-elles pas aussi la longue mémoire des Juifs, des Arméniens, des autochtones ? Chez ces derniers, la dépossession des terres ancestrales, du mode de vie traditionnel, de la culture, de la langue a créé un vide qui ne pourra sans doute jamais être comblé, parce qu’il continue à ce jour d’être creusé. Virginia Pésémapéo Bordeleau nous le fait comprendre avec une finesse inouïe dans Ourse bleue, un voyage initiatique qui nous plonge au cœur du pays cri, plus précisément le long de la Rupert — cette grande rivière vierge qui se jette dans la baie James et dont 71 % du débit sera dérivé vers le nord d’ici la fin de 2009, afin d’alimenter le mégabarrage d’Eastmain. La narratrice du roman, une métisse, tente d’élucider les circonstances entourant la mort de son grand-oncle George, disparu en forêt. Pour cela, elle doit atteindre les anciens territoires de trappe avant que ceux-ci soient inondés par la création du réservoir. Au fil de sa quête, parents et amis évoquent l’histoire de sa famille et de ses ancêtres, les chamans la guident vers la Grotte blanche sacrée… Mais des hantises se dressent sur son chemin : « le passé, l’alcool, les abandons, les êtres aimés disparus », la violence et les abus dans les pensionnats, les familles d’accueil. L’inceste aussi. « Comment arrêter cette spirale ? se demande-t-elle. Est-ce seulement possible ? »

Alors que les villages se dépeuplent, les sociétés rurales connaissent aussi des pertes difficiles à essuyer, laissant le champ libre aux chicanes de familles, aux guerres de clans, aux querelles de chapelles. Prenez le cas de Sainte-Souffrance, le village imaginaire de la vallée de la Matapédia où Sébastien Chabot a situé son roman Le chant des mouches. Il est divisé en deux par un trou qui ne cesse de s’agrandir, « un vide tenace que les Souffretins remplissent de cauchemars, de secrets honteux et de mauvaise humeur ». Deux factions du village se livrent une bataille idéologique, absurde, quant à la provenance du trou, bataille qui ne cesse de s’envenimer, parce qu’il n’y a rien d’autre à faire. Il faut dire que le chômage et l’alcoolisme sont endémiques depuis que la manufacture de calices a fermé ses portes, les enfants sont abandonnés à l’orphelinat, le suicide est institutionnalisé et la seule porte de sortie est l’exil au Nouveau-Brunswick. « Au rythme où vont les choses, le canton se videra de tous ses habitants et les nombreuses routes qui le sillonnent ressembleront à des veines purgées de leur sang. » Et voilà que le gouvernement décide de construire un pont de la réconciliation…

Au centre du conflit, il y a des amants tragiques, issus de familles ennemies, et surtout deux frères jumeaux séparés à la naissance, élevés chacun de leur côté du trou, qui partagent une dévotion pour la musique. Comment trouveront-ils l’harmonie ? On peut être seul pour pardonner. Mais il faut être deux pour se réconcilier.

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La stratégie des antilopes, par Jean Hatzfeld, Seuil, 312 p., 29,95 $.

Ourse bleue, par Virginia Pésémapéo Bordeleau, Pleine Lune, 204 p., 22,95 $.

Le chant des mouches, par Sébastien Chabot, Alto, 170 p., 22,95 $.

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ET ENCORE…

Virginia Pésémapéo Bordeleau est une peintre abitibienne née à Rapides-des-Cèdres, près de Lebel-sur-Quévillon, d’une mère crie et d’un père métissé. Ses toiles, souvent inspirées de son animal totem, l’ours, ont été exposées entre autres au Mexique et au Danemark. Elle a aussi publié un recueil de poésie, De rouge et de blanc. « Pésémapéo » signifie « arc-en-ciel », en cri.

Jean Hatzfeld est né à Madagascar, mais il a grandi en Auvergne. Il a failli perdre la vie durant la guerre des Balkans, alors qu’il était grand reporter pour Libération. Il a quitté ce poste en 2006, à la suite d’un conflit avec Édouard de Rothschild, l’un des propriétaires du quotidien, et se consacre désormais à l’écriture.

Sébastien Chabot est né il y a 31 ans à Sainte-Florence, petit village de 450 habitants divisé en deux par la rivière Matapédia, en Gaspésie. C’est aussi dans cette région que se passent ses deux précédents romans, Ma mère est une marmotte et L’angoisse des poulets sans plumes.

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CITATIONS

« On avait cédé à la violence avec une passion renouvelée. L’esprit de la réconciliation agonisait sur le pont, parmi les blessés. »
Sébastien Chabot

« L’illusion d’une réconciliation durera pendant les deux ou trois premiers jours, jusqu’à ce qu’apparaissent des lézardes sans ambiguïté. »
Jean Hatzfeld

« Comment pourrais-je venir en aide à un esprit alors que je n’ai pu rien faire pour les vivants ? Que je n’ai aucun pouvoir sur ceux qui restent et qui glissent vers l’abîme ? »
Virginia Pésémapéo Bordeleau

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