Culture »

La peur bleue d'Yves Beauchemin


15 Mars 1996

Ébranlé par la maladie, Yves Beauchemin émerge d'un long tunnel avec un nouveau roman. «Ma hantise», dit l'écrivain québécois le plus lu au monde, «c'était d'être l'auteur d'un seul livre.»

Le 25 mars 1992, Yves Beauchemin est réveillé par un bruit continu qui vient de l'intérieur de son oreille. Un drôle de son qui ne lui laisse pas de répit. Après moult radiographies, le diagnostic tombe: une tumeur attaque le nerf auditif.

«Une tumeur bénigne qui a la forme d'une virgule, précise-t-il. Une vraie maladie d'écrivain!»

Beauchemin a alors 50 ans. Lui qui se croit indestructible n'a pas prévu ce coup bas du destin. Il savoure encore le succès qu'il a remporté avec Juliette Pomerleau (700 000 exemplaires). Toute une surprise, d'ailleurs! Car il a joué d'audace en choisissant comme héroïne une femme obèse de 57 ans. «J'avais tellement peur de manquer mon coup! dit-il. Depuis Le Matou, ma hantise, c'était d'être l'auteur d'un seul livre.»

En fait, il peut bien l'avouer aujourd'hui, il était complètement paniqué. «J'ai travaillé 12 heures par jour pendant les six mois qui ont précédé la sortie de Juliette Pomerleau, se rappelle-t-il. D'après mon médecin, si j'avais été alcoolique ou fumeur, j'aurais fait un infarctus.»

Ce sont les contrecoups de ce surmenage qu'il subira par la suite. Bouleversé à l'idée de perdre l'ouïe, il a reporté de mois en mois la délicate opération qui l'attendait. «Je suis mélomane», dit-il pour se justifier. «Je voulais profiter de mon oreille le plus longtemps possible.»

L'été dernier, il se décide à passer au bistouri. Onze heures sous anesthésie, une chirurgie compliquée (il faut percer un trou dans le crâne pour contourner l'oreille et aller rejoindre la tumeur) et une convalescence pénible: problèmes d'équilibre, irritabilité, insomnie...

«Je dormais deux heures par nuit, se souvient-il. C'est Chateaubriand qui m'a sauvé. J'ai lu les 2400 pages des Mémoires d'outretombe. Comme quoi les écrivains servent à quelque chose.»

Yves Beauchemin émerge aujourd'hui de ce long tunnel avec une ouïe réduite de 50%. Et, après un peu de retard, son quatrième roman paraît enfin. Ce n'est pas un hasard si Le Second Violon (Québec/Amérique), écrit pendant ces années douloureuses, «les pires de [sa] vie», raconte la crise existentielle d'un écrivain-journaliste d'âge mûr.

Un roman dur qui, à la veille d'être soumis au jugement des lecteurs, lui donne des sueurs froides. Car, cette fois, il y a fort à parier que Beauchemin choquera. «Mon image de bon garçon va y goûter», dit-il. Et pour cause! Tourmenté par le démon du midi, son héros a pour maîtresse une jeune paumée de 18 ans. «Je montre la vie telle qu'elle est, se défend-il. La sexualité est parfois triviale.»

Yves Beauchemin sourit derrière sa moustache touffue. Il n'a pas vieilli, bien que sa tête bouclée, trop souvent comparée à celle du petit saint Jean-Baptiste (il est né un 26 juin), soit désormais parsemée de fils gris. Peut-être redoute-t-il, comme son héros, de perdre ses cheveux ou de voir apparaître l'affreux bedon qui trahirait son âge?

«Nicolas est celui de tous mes personnages qui me ressemble le plus», avoue-t-il.

Bookmark and Share

Évaluez cet article

Commentaires (0)

Envoyer un commentaire

Le contenu de ce champ sera maintenu privé et ne sera pas affiché publiquement.
  • Les adresses de pages web et de messagerie électronique sont transformées en liens automatiquement.
  • Tags HTML autorisés : <a> <em> <strong> <cite> <code> <ul> <ol> <li> <dl> <dt> <dd>
  • Les lignes et les paragraphes vont à la ligne automatiquement.

Plus d'informations sur les options de formatage