Les Québécois sont socialement libéraux, fiscalement conservateurs et artistiquement avant-gardistes, dit Gregory Charles, qui trouve toutefois ses concitoyens trop peu persévérants. « On abandonne nos rêves trop facilement », soutient l’artiste businessman. Si seulement, dit-il, on pouvait retrouver le climat des années 1970. Ces années-là, même les immigrants étaient nationalistes ! Rencontre avec un citoyen pas très frileux.

Qu'est-ce qui vous intéresse tant dans les années 1970 ?
On y a vécu des choses extraordinaires sur le plan politique. Un mélange d'affirmation nationaliste et internationale. Du jamais-vu dans l'histoire moderne. C'était magnifique, les années 1970 ! On était un peu plus à gauche que le restant de l'Amérique, tout en étant conservateurs sur certaines affaires, ce qui est très particulier. Ce n'est pas surprenant qu'on ait voté pour Duplessis pendant 25 ans, mais en même temps, ce n'est pas étonnant non plus qu'on se sente représentés dans les idées du Bloc, pas toutes, mais certaines : la volonté de tenir les jeunes loin de la délinquance, le soutien aux milieux homosexuels, par exemple. On est vraiment un mélange complexe, qui ressemble aux gens qui sont venus se joindre à nous : les Péruviens, les Colombiens, les Danois, toute la ribambelle de Portugais qui sont arrivés, les anciens des Brigades rouges... Voilà ce que nous sommes.
On est plus que les nègres blancs d'Amérique. On est comme les Juifs d'Amérique, les Juifs du Nouveau Monde. Notre humour est un peu juif, la façon de conserver notre histoire dans la musique est un peu juive, notre gêne à propos de certaines affaires, notre fermeture d'esprit sur quelques questions ou notre grande ouverture sur d'autres... Contrairement à ce qu'a dit Parizeau dans les années 1990, ce n'est pas du tout vrai que l'immigration était hostile à l'affirmation nationale dans les années 1970. On était à la fois très intéressés par l'international et drôlement concernés par notre affirmation. Je pense que dans 100 ans, on dira que c'était un âge d'or, une période extraordinaire pour nous. Malheureusement, une crise économique a frappé à la fin des années 1970, avec des taux d'intérêt à 21 %, et on a abandonné trop facilement. Car on abandonne facilement, ici, tellement facilement qu'avant même que notre projet ne soit commencé on l'a déjà abandonné. Après, on trouve ça incroyable quand les gens vont au bout de leurs projets et les réussissent.
Comme vous...
Oui, comme ce que moi j'essaie de faire. Mais il y en a plein des exemples comme ça au Québec. Je trouve ça particulièrement extraordinaire quand les gens vont au bout de leurs idées, parce qu'il faut se l'avouer, on a un peu tendance à abdiquer vite.
Pourquoi ?
Je pense qu'on a peur de l'échec. Qu'on a aussi un peu peur de ressortir du lot. Je crois que c'est un fait profondément ancré dans notre culture. Je le vois bien, moi qui travaille avec les jeunes. Mon Dieu, que les jeunes ont un problème à sortir du lot ! C'est fou, l'adolescence est pourtant la période où on essaie de s'affirmer. Question de génération ou pas, ici, c'est l'affirmation collective qui prime, pas l'affirmation individuelle. Et c'est la même chose pour la question nationale : même si la question constitutionnelle n'est toujours pas réglée après 50 ans, ce n'est pas normal qu'on n'ait plus envie d'en parler. C'est quoi, ça ? Parce qu'au bout de 40 ans on n'est pas arrivés à une conclusion claire, on arrête ? Dans nos vies, ça nous arrive constamment de ne pas arriver à une conclusion claire, mais on ne va pas arrêter pour autant !





