Il faut lire le livre de Neil Bissoondath parce qu'il affronte de l'intérieur les enjeux de l'immigration, et qu'il est d'un véritable écrivain.
Neil Bissoondath est un homme à qui on a envie de dire merci. Merci de parler si bien le français. Merci d'être venu de si loin et de ne pas s'être arrêté à Toronto, d'avoir bien voulu s'établir à Montréal pour y poursuivre sa carrière de romancier anglophone. Merci de mettre en question les évidences dont se nourrit un peu trop facilement la vache sacrée du multiculturalisme.
Mais ces remerciements, tout mérités qu'ils soient, risquent de laisser dans l'ombre ce qui, dans la thèse de Bissoondath, met en cause les nés natifs aussi bien que les immigrants, c'est-à-dire la critique de l'ethnicité galopante. Si, dit-il, les immigrants doivent savoir qu'ils vont changer, qu'ils ont changé en arrivant dans leur nouveau pays, les autres doivent également consentir à ce que leur appartenance ethnique ne soit plus déterminante dans la perception des valeurs communes. Dans l'avant-dernier chapitre de son livre, Le Marché aux illusions, Bissoondath débusque par exemple des manifestations de préférence ethnique, au Québec, qui hésitent à mourir. Ce qui fait l'unité, l'identité d'un pays, c'est l'adhésion à une culture publique commune, non la couleur de la peau ou le lieu d'origine.
Notons en passant que Bissoondath n'éprouve aucune difficulté à reconnaître qu'il existe une identité canadienne. Et du même souffle il accepte que, à cause de sa composition particulière, le Québec ait éprouvé le besoin de se donner des lois linguistiques.
S'il faut lire le livre de Neil Bissoondath et ne pas se contenter d'en avoir entendu parler ou d'en avoir lu (dans L'actualité notamment) quelques extraits, c'est qu'il affronte de l'intérieur les enjeux de l'immigration, et qu'il est l'oeuvre d'un véritable écrivain. L'argumentation anti-ethnocentrique de son livre est forte; les exemples concrets le sont encore plus, par exemple le récit qu'il fait de son arrivée à Toronto, de l'insistance qu'on met, à l'Université York, à le parquer parmi les étudiants de même origine.
Aussi bien n'y a-t-il pas de frontière étanche entre cet essai et les oeuvres de fiction de Bissoondath, où le thème de l'immigration, du déracinement, de l'arrivée dans un pays nouveau, est partout présent.
Les nouvelles réunies sous le titre assez explicite de À l'aube de lendemains précaires sont d'une écriture sans complaisance, cruelle même parfois, qui n'est pas sans rappeler celles de l'oncle de l'auteur, le célèbre romancier britannique V.S. Naipaul. Au contraire de l'essayiste, le romancier ne s'intéresse pas aux solutions; ce qui le requiert, c'est la difficulté, voire la tragédie, c'est-àdire ce qui dans l'existence humaine ne saurait jamais être résolu de façon entièrement satisfaisante, sans résidu.





