L’étrange histoire de Xavier Dolan

Son premier film, J’ai tué ma mère, était rempli de promesses que le deuxième, Les amours imaginaires, vient de confirmer. Portrait de Xavier Dolan, un mélange de Rimbaud, Cocteau et Woody Allen.

par André Ducharme
L'étrange histoire de Xavier Dolan

Photo : Jocelyn Michel

Xavier Dolan tel qu’en lui-même : pas plus gros qu’une dent de fourchette, cheveux artistement hérissés, lunettes à grands carreaux pour voir plus loin que Cannes, allure « hipster chic » du quartier Mile End, où il habite, à Montréal. Gueule d’amour, mental d’acier, pétulant, interpellateur, hésitant entre l’homme qu’il essaie de devenir et l’enfant qu’il ne peut plus être.

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En liquidant son œdipe sur grand écran, il est devenu célèbre, et cela ne lui a pas demandé un an. Il se prête au processus de l’entrevue comme un pro, sachant quoi dire, quoi ne pas dire, jusqu’où se taire. Il avoue une seule crainte : passer pour un prétentieux. Oscar Wilde disait que « les jeunes gens adorent faire profiter leurs aînés de leur inexpérience ». Il y a de cela chez lui – les opinions tranchées du donneur de leçons -, mais il y a surtout une intelligence vorace, une culture au-delà de la moyenne, une lucidité joyeuse, des bouffées d’autodérision, la bosse du lexique : essayez, vous, de placer « déréliction » et « fuligineux » dans la conversation et qu’ils tombent pile-poil. Il serait capable d’assommer quelqu’un avec trois phrases, m’étonnerait pas qu’il y soit déjà parvenu ! Manger la vie demande un brin d’arrogance : que ceux qui ont déjà été jeunes essaient de s’en souvenir.

Si vous étiez sur la terre l’an dernier, vous savez que J’ai tué ma mère – une trentaine de prix à ce jour, dont trois à Cannes et quatre Jutra – a fait l’objet d’un barnum médiatique qui aurait pu dissoudre Dolan. « J’ai été initié à l’industrie du cinéma avec vélocité et une certaine brutalité », dit-il en maniant l’euphémisme. Si ceux qui l’aiment brandissent le mot génie à l’évocation de son nom, il en va autrement dans les sites de réseautage personnel et les blogues, où les mesquineries se répandent comme la grippe. On lui prédit le pire : « Célèbre à 20 ans, has been à 25. » Dans son vidéoblogue d’opinion (« Mon point de vue »), Gabriel Roy met en ligne une capsule intitulée J’ai tué Xavier Dolan, et il tire à vue : « C’est pas un grand cinéaste, c’est un petit con avec une paire de Ray-Ban et des parents bien placés. » Hou, là.

La cible ne semble pas ébranlée outre mesure : « Le pékin lambda a tendance à juger selon des idées préconçues. Pour lui, je suis l’intellectuel qui parle avec la bouche en trou de cul de poule ; il ne peut pas s’imaginer que je suis quelqu’un qui cherche simplement à bien s’exprimer. » On le dira dandy, on le dira précieux, nous le dirons dans les grâces et les excès de la jeunesse.

Né avant terme (le 20 mars 1989), il a gardé l’habitude de vouloir tout faire rapidement, et si possible avant les autres. Xavier a deux ans quand ses parents se séparent comme tout le monde. Papa : Manuel Tadros, acteur et chanteur d’origine égyptienne ; maman : Geneviève Dolan, responsable des admissions au collège de Maisonneuve, à Montréal. L’enfance en résumé : écartelée, éberluée, aimante et libre, trop sans doute. « Je transgressais toutes les règles. » C’était déjà une petite vedette : de la publicité à quatre ans (Maxime dans les réclames des pharmacies Jean Coutu), du doublage (la voix québécoise de Ron dans Harry Potter) et une télésérie (Omertà 2) à sept ans. Puis le pensionnat à neuf ans, qui ne lui a pas trop réussi, si on en croit J’ai tué ma mère !

Il a 15 ans quand une nouvelle compagne surgit dans la vie de son père : Camille Tremblay. « Belle-maman » et sa sœur, Odile, journaliste au Devoir, initient l’adolescent à un univers de lettres et d’art. « Comment, à cet âge, j’aurais pu savoir ce qu’il fallait voir, lire et, à un certain point, penser ? » Curieux comme un louveteau, goulu, il naît à lui-même. À côté, l’école, la vraie, ne fait pas le poids. « Je cherchais une formation, pas un format ni du formol. » « Même au primaire, se rappelle son père, les professeurs avaient du mal à retenir son attention. Xavier est un garçon d’action. » Et sans déficit d’imagination, comme on le découvrira bientôt. Sur son CV, donc, pas de diplôme de signalé ; sous la rubrique « Formation », deux mentions : « séminaire de Robert McKee sur l’écriture de scénario et la construction narrative » et « cours d’anglais de niveau 10 chez Berlitz ».

Année 2005 : plus d’école, pas de contrat de comédien en vue, un appartement dans le désordre et un esprit qui vrombit. Plutôt que de pleurer dans son lit parce que personne ne l’aime, il cure son mal de vivre en expulsant J’ai tué ma mère. « J’avais juste ça à faire, écrire un film où je jouerais le personnage principal et qui ferait sensation à Cannes ! » ironise-t-il. « Il m’a dit : « Si je ne réalise pas mon film, je vais mourir ! » se souvient sa productrice déléguée, Carole Mondello. Il avait fait le tour des producteurs chevronnés et essuyé beaucoup de refus. Sa ferveur m’a bouleversée, je lui ai promis qu’on allait le tourner, son film. »

Avec très peu de moyens, comme on le sait, la tirelire de Xavier (150 000 dollars de ses cachets de comédien mis de côté par ses parents) contribuant au mon­tage financier, ainsi qu’une foule de petits chèques signés par la famille, les amis, des comédiens… Malgré l’adversité, les défections (le distributeur des Films Séville, qui se désengage après le visionnage d’une première version de J’ai tué ma mère : « Un film de « fifs » qui n’intéressera personne »), Dolan reste juché sur ses désirs. Chaque fois qu’on le laisse tomber, il se relève, retrousse ses manches, met ses mains dans le moteur. Et dit : action ! À la première projection à Cannes, tout le monde pleure dans la salle, y compris Maxence Bilodeau, reporter de Radio-Canada qui relate le triomphe.

Longtemps, on a fui celui que l’on surnommait « la tache » : trop bavard et péremptoire. Aujourd’hui, on le colle, on le veut à sa table, quitte à manger ses miettes. Il a un emploi du temps dia­bolique, des agents à Montréal et aux États-Unis, des admirateurs dans plusieurs pays, de l’argent. Une menace plane : devenir trop plein de lui-même. « Il l’est déjà, annonce en riant la comédienne Patricia Tulasne, et il l’assume complètement. Mais il a assez de sagacité pour ne pas tomber dans le piège de la grosse tête. Car il a l’intelligence de douter, sans quoi on n’évolue pas. » Infatué, peut-être, mais généreux sans compter, il régale son monde, offre un micro-ordinateur à Patricia Tulasne après le tournage de J’ai tué ma mère, une paire de chaussures de 600 dollars à Monia Chokri, actrice principale des Amours imaginaires, pour qu’elle puisse, sur le tapis rouge, à Cannes, se hisser à la hauteur de ses rêves.

Impatient comme un gamin qui attend le dessert durant tout le repas, il pique des crises aussi violentes et brèves qu’une pluie tropicale. « Il est intransigeant par rapport à ce qu’il aime, à ce qu’il veut. Ça vaut pour le cinéma et pour la vie. Ça le met parfois dans la merde, ça en irrite certains, mais j’imagine que c’est l’apanage des grands », dit François Arnaud, l’amant de Dolan dans J’ai tué ma mère. Pendant le tournage des Amours imaginaires, on rapporte qu’il a été exigeant jusqu’à la cruauté envers Niels Schneider (découvert dans Tout est parfait, revu dans J’ai tué ma mère), diminuant de plus en plus la part de l’acteur à l’écran. « Il sait tellement ce qu’il veut, précise Anne Dorval, qu’il ne peut se satisfaire de moins. Et comme il tourne dans l’urgence, il n’a pas le temps d’être indulgent. » Sans doute existe-t-il des raisons extracinématographiques qui expliqueraient le comportement de Dolan à l’égard de Schneider. Mais il faudrait pousser la porte de l’intime, qu’il tient cadenassée.

Actrices

Discret sur sa vie privée, mais intarissable sur les actrices, les siennes en particulier : les yeux dilatés, il parle de la polyvalence de Dorval – passer de Criquette Rockwell du Cœur a ses raisons à Chantal Lemming de J’ai tué ma mère demande, il est vrai, une certaine élasticité – et de la clairvoyance de Tulasne, qui, en salle de montage, lui prodigue des conseils sur une structure à consolider, telle scène à modifier. Ce ne sont pas des mères de substitution, mais des copines, même si elles ont deux fois (et quelque) son âge. La brune Anne : « Il comprend mes débordements comme je comprends les siens. C’est un ami profond et passionné avec qui je niaise, je déconne, je braille. » La blonde Patricia : « Je lui ai confié un jour que j’avais peur de mourir seule ; il m’a promis d’être là pour me tenir la main. »

Aux deux femmes et à d’autres amis, il envoie à la pelletée des nouvelles, des récits, des poèmes, un roman, même (écrit en trois jours !), où passent parfois, et sans guillemets, les citations de grands écrivains, tel Victor Hugo – il a du goût. Dolan explique : « Les auteurs existent pour que l’on puisse mettre en images notre pensée. » De même, il barde ses films de références de toutes sortes que le spectateur perspicace se flatte de décoder.

Le cinéma, d’après le cinéaste Wim Wenders, consiste en une caméra et un point de vue. « Et des dialogues », ajoute Dolan, qui les aime cinglants comme on joue au tennis. Il dorlote les répliques, le sang de l’acteur. Son premier métier, appris sur le tas, comme la réalisation, d’ailleurs.

« Quand tu réalises, tu te mets à nu, mais quand tu joues, tu te mets au monde. » On ne se bouscule pas pour le faire naître. À la télé, rien depuis 2002 ; au cinéma, un petit rôle de lycéen assassiné dans Martyrs (2005), film d’horreur français, puis un punk dans Suzie (2007), de Micheline Lanctôt. Récemment, Jacob Tierney (Le Trotski) l’a appelé pour Good Neighbors. « Je l’ai trouvé extraordinaire dans J’ai tué ma mère. Je lui ai écrit un cameo [apparition éclair], qu’il a accepté de jouer avec enthousiasme, dans un anglais parfait. » Pourtant, on (il ?) pensait bien que le succès de J’ai tué ma mère et les bons commentaires sur sa prestation allaient faire fondre sur lui les propositions de jeu. Il appert que Xavier examine quelques offres venant des États-Unis. La rumeur avance même le nom de Woody Allen…

Monia Chokri, Xavier Dolan et Niels Schneider (à l’arrière)
pendant le tournage des
Amours imaginaires.

 

Pour l’heure, Dolan tient un rôle majeur : ambassadeur des Amours imaginaires, « drame comique sur une chute amoureuse », qui prend l’affiche au Québec le 11 juin. « Il serait très naïf de s’attendre à ce que le succès soit réitéré dans les mêmes proportions et paramètres que pour le premier, dit le jeune réalisateur. Forcément, on comparera les deux films, même si c’est céder à une certaine facilité d’analyse, car ils se ressemblent autant qu’un chou et une banane. » Non seulement Dolan ne craint pas la critique, il la réclame. Mais il attend des arguments, s’il vous plaît, pas seulement des émotions.

Martin Bilodeau, du Devoir, a vu le film en première mondiale à Cannes, le 15 mai. Impressions recueillies à chaud : « Xavier Dolan a affiné son style et sa grammaire, pris de l’assurance et du métier. Mais tout en confirmant qu’il est là pour de bon et qu’il n’a pas volé la place qu’il occupe sur toutes les scènes de cinéma du monde depuis un an, Les amours imaginaires confirment aussi que le cinéaste mûrit plus rapidement que le scénariste. »

Placé dans la section « Un certain regard » – à l’enseigne de laquelle logent les œuvres atypiques -, son film croisait celui de Jean-Luc Godard, Dieu en personne pour un ti-cul !

« Je crois à un cinéma identitaire qui ne renie pas ses racines et ne se prend pas pour un autre, émet Dolan. Ce qu’il a été et ce qu’il est en train de devenir, voilà le cinéma québécois qui m’importe. Mais ce qu’on l’a forcé à être – pour faire international [prononcé à l'anglaise] – m’indispose. » Au Québec, ses références s’appellent Gilles Carle, Claude Jutra, Pierre Perrault, un paquet de jeunes, comme on le constate.

« On pense que je passe mes soirées à me masturber le cervelet en regardant des films de Bergman ou de Tarkovski. Je peux m’emballer pour un divertissement bien accompli. Bon Cop, Bad Cop en est un bon exemple. Mais si on me demande s’il s’agit de mon film préféré, je réponds non. » Faut pas croire : Xavier Dolan n’est pas né avec un « film d’auteur » dans les lunettes. Jusqu’à 15 ans, comme tous les jeunes, du moins comme son demi-frère, il consommait des superproductions américaines. L’arrivée d’une spécialiste de cinéma dans son environnement familial l’a amené à soigner sa « cinéphilie ». Une fois qu’on a rencontré Truffaut, Wong Kar-wai ou Paul Thomas Anderson, on se sent moins seul.

Robert Lepage a affirmé un jour : « Si on a des ambitions locales, on a des moyens locaux. » Dolan fignole le scénario de son prochain film – plus ambitieux, plus coûteux -, Laurence Any­ways, sur la transsexualité (avec l’acteur français Louis Garrel), planche sur une série pour la télévision, Des gens ordinaires, aspire à jouer et à tourner ailleurs, se dit paré à toutes les aven­tures. « À part peut-être le ballet jazz ! » Il a de l’humour, on l’avait presque oublié, et des millions d’idées sous les cheveux.

« Si les jeunes avaient 25 % de son potentiel, notre nation serait assurée d’un excellent avenir ! » déclare Carole Mondello. « Ce qui me frappe, souligne Anne Dorval, c’est son ultra-conscience de la finalité des choses, du besoin de vivre à tout prix. Voilà pourquoi il fait tout dans l’urgence. C’est une grande personne. » Qui ne demande qu’à grandir encore.

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