Monique Larue entraîne la littérature sur le terrain miné de nos écarts xénophobes et les neutralise, un à la fois. Une opération risquée, mais salutaire.
Personne n'aime se faire remettre sous le nez les erreurs de son passé. Les nations encore moins que les individus. Le Québec, Dieu merci, a les mains relativement propres : il n'a pas de génocide sur la conscience, il n'a saigné aucune colonie, il n'a pas collaboré avec les nazis. Cependant, notre histoire comporte sa part de pages honteuses où la xénophobie a éclipsé notre générosité naturelle. À défaut de pouvoir effacer ces épisodes, ne serait-il pas préférable de les enterrer ?
Monique LaRue n'est pas de cet avis. Dans son nouveau roman, L'œil de Marquise, elle démontre qu'en recouvrant nos fautes collectives de silence nous créons un champ de mines où nos enfants, ignorants du danger, risquent un jour de s'aventurer. Afin d'épargner à la prochaine génération toute mauvaise surprise quant aux « erreurs que ses ancêtres ont mises dans ses bagages », l'écrivaine montréalaise a pris le parti de désamorcer, par la fiction, les sujets les plus explosifs de notre histoire récente - l'antisémitisme et les sympathies fascistes des années 1930-1940, la référence de Jacques Parizeau aux « votes ethniques », le code de conduite d'Hérouxville destiné aux immigrants, l'extrémisme de certains mémoires déposés devant la commission sur les accommodements raisonnables, les troubles raciaux à Montréal-Nord...
Monique LaRue glisse ici « sur une glace inégale et fragile », où si peu d'écrivains québécois ont encore le courage de s'avancer. À son honneur, elle le fait avec un constant souci d'équité, sans vilipender ni excuser. En plus d'être écrit d'une plume maîtrisée, réfléchie, mûrie par l'expérience, L'œil de Marquise est une lecture essentielle pour qui veut comprendre comment les mentalités ont évolué au Québec au cours des dernières décennies et, ne serait-ce que pour cette raison, mérite d'ores et déjà sa place parmi les œuvres d'envergure de notre littérature.





