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À chacun son île


1 Juin 2000

Dany Laferrière se prépare à quitter Haïti, et Neil Bissoondath retourne aux Antilles par personnage interposé.

Dany Laferrière, c'est quelqu'un qu'on aime bien. On l'a vu à la télévision, où il dit souvent des choses beaucoup plus intelligentes que la moyenne. Depuis Comment faire l'amour avec un nègre sans se fatiguer, on le suit de livre en livre, et on est heureux qu'il soit enfin reconnu dans la capitale des consécrations françaises, où son roman paraît en même temps qu'à Montréal. Malgré la course au succès parisien et bien qu'il ait fui l'hiver montréalais pour s'installer à Miami, il reste un des nôtres, et on lui est reconnaissants d'une telle fidélité.

Le Cri des oiseaux fous est son 10e roman, et le dernier d'une suite que Laferrière a décidé d'appeler Une autobiographie américaine, à la manière de Balzac inventant tardivement le titre de La Comédie humaine pour regrouper la plupart de ses romans. Voici donc Vieux Os - c'est le surnom que sa mère a donné au sosie du romancier - sur le point de quitter Port-au-Prince pour Montréal. Il faut faire vite, parce que les tontons macoutes viennent d'assassiner un de ses amis, Gasner, et pourraient bien lui faire subir le même sort. Sa dernière journée et sa dernière nuit haïtiennes, Vieux Os va les passer à errer dans la ville, à rencontrer des amis, des connaissances, à remâcher des souvenirs, des réflexions, à poursuivre une certaine Lisa pour lui déclarer un amour fou.

À la dernière page, on le retrouve à Montréal. Il vient d'apprendre la mort de son père, à New York, ce père qui avait dû lui aussi fuir les tontons macoutes, et que durant tout le roman Vieux Os avait tenté vainement de faire renaître dans sa mémoire.

On ne peut pas ne pas être touché par la description que fait encore une fois le romancier de l'immense misère haïtienne, des sévices imposés par une dictature à la fois cruelle et imbécile, celle de Baby Doc. Vieux Os ne se présente pas, dans cette histoire, comme un résistant à temps complet, une sorte de héros. Il rêve moins de faire la révolution que d'être libre enfin de rêver, écrire, tomber amoureux, et il lui arrivera même de marquer quelque impatience à l'égard de compagnons dont toute l'existence est confisquée par la lutte au dictateur. "Je suis un individu", déclare-t-il. Mais il sait bien qu'il ne le sera vraiment qu'après avoir quitté Haïti. Et cette perspective, normalement et paradoxalement, n'est pas sans l'angoisser.

Cette chronique d'un départ annoncé est écrite sous l'empire d'une nécessité personnelle évidente, mais cela ne suffit pas à faire le roman espéré. On dirait que Dany Laferrière, hanté par les souvenirs qu'il évoque, ne se résigne pas à les transposer dans une véritable écriture. Les romans précédents étaient, à cet égard, plus libres, mieux réussis. Il y a du mou, ici: des ruminations qui se transforment en dissertations, des conversations remplies de reparties sentencieuses, qui sont peut-être également la rançon inévitable de la décision prise par le narrateur de concentrer le récit dans une seule journée.

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