Extrait du roman Charlotte Before Christ, par Alexandre Soublière, avec l’aimable autorisation des éditions du Boréal.
Fête & effraction
Ah oui, je ne l'ai pas encore mentionné, mais on a pris possession d'une maison pour la fin de semaine. La mère de David travaille pour une agence de voyages dans une banlieue assez aisée. Ça nous permet de voler certaines informations. L'adresse des gens qui seront absents de leur piaule pendant quelques jours, les dates de départ et de retour. Évidemment, il y a du repérage à faire, mais ce n'est pas très compliqué. On se poste devant la demeure pendant la semaine et on prend des notes. On veut savoir qui vient flatter le chat, qui vient arroser les plantes, qui vient nourrir les poissons. Parfois, ce sont des vieillards qui viennent à pied ou des amis qui arrivent en voiture. On a déjà espionné un mec qui venait ramasser le courrier et qui, après, entrait pour fouiller dans le tiroir à sous-vêtements de la chambre rose de l'adolescente. Et c'était un voisin normal, pas l'air d'un pervers ni d'un colonel de l'armée canadienne. Peu importe qui s'en occupe, le but, c'est de découvrir la routine pour planifier notre week-end. L'autre point important de nos partys, c'est leur exclusivité. La raison s'explique d'elle-même: on n'a pas envie de se faire prendre. Une de mes meilleures qualités en tant qu'humain est mon élitisme. Pour être invité, vous devez connaître l'un d'entre nous personnellement. Mes amis m'appuient dans ma réflexion. Ils ont compris que les partys par effraction ne doivent pas trop faire de vagues. M'introduire dans la maison d'un inconnu pour quelques jours, boire son alcool, manger sa nourriture, pisser sur les divans, je veux bien, mais je ne tiens pas à avoir un dossier criminel. Il faut se faire discret. C'est la clé. Je m'imagine debout au poste comme un con avec mon dick in my hands. Mes parents seraient tellement déçus si la police devait les appeler. Je crois qu'ils ont vraiment une grande estime pour leur fils. Pas tant qu'ils pensent que je mérite un prix Nobel, mais plutôt du genre qu'ils aiment mieux m'imaginer en train de jouer aux échecs avec Paul les vendredis soir. Je les aime beaucoup. Ils sont juste naïfs. Peu importe, conclusion: strictement défendu d'amener des étrangers ici. À moins, bien sûr, comme dans un club, qu'il s'agisse de poules incroyablement poules. Là, on peut discuter. Pour le reste, la réponse est non. J'ai trop lu d'histoires à propos d'adolescents stupides qui auraient eu une chance de s'en tirer si ce n'était que l'un d'eux s'était ouvert la trappe pour se vanter. Et oui, se vanter, c'est bien le verbe qu'utilisent les journalistes. Quel imbécile vole un dépanneur avec un gun, décide de pousser un ami d'école en face d'un camion ou de servir du Kool-Aid empoisonné sans qu'il y ait aucun témoin pour ensuite se rendre en classe et s'en louanger? Certainement pas moi. Certainement personne ici puisqu'on n'invite pas d'idiots dans nos partys. Je me souviens d'un film de Larry Clark qui traite de ce genre d'événement. Ça s'appelait Bully. Le film score 7/10 sur IMDb. J'ai préféré Kids de loin, mais ça reste intéressant. David et moi, on a toujours rêvé d'envoyer un coup de skate en pleine face d'un mec comme dans le segment de la bataille au parc. Je me ferais Chloë Sevigny pré-1999 n'importe quand. Le petit ton moralisateur à propos du sida finit par énerver, mais le feature reste bon. J'avais onze ans quand je l'ai vu pour la première fois et ça m'a rendu parano. Après, pendant deux semaines, je voulais aller passer des tests de dépistage même si j'étais vierge - de plotte, de cul, de seringue et de transfusion sanguine de la Croix-Rouge canadienne pré-1985.





