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Destin


4 Février 2010

Extrait du roman Destin d'Olga Duhamel-Noyer, avec l'aimable autorisation des éditions Héliotrope.

À la nuit tombée, nous avions regagné notre hôtel bâti à l'intérieur de l'enceinte fortifiée de Canterbury. La cathédrale et les longues heures à marcher dans cette très vieille ville d'Angleterre avaient produit sur moi une forte impression. À l'hôtel, un jeu de Space Invaders, curieusement incrusté dans une sorte de table noire assez laide, occupait un emplacement trop grand pour le volume du hall. Durant notre séjour, j'avais beaucoup joué à ce jeu tandis que ma mère buvait un verre. Mais ce dernier soir passé à Canterbury, nous étions rentrées bien plus tard que l'apéro. Ma mère s'était endormie très vite devant le petit poste de télé qui animait un peu notre chambre. La manière ancienne de tailler les pierres grises, l'arc brisé des voûtes et les flèches, le plan perpendiculaire de l'église et les vaisseaux spatiaux qui flottent dans le noir profond de l'espace de manière mathématique occupaient mes pensées.

D'un œil distrait j'avais regardé les images à l'écran. Je ne sais plus si en 83 les télés des hôtels étaient équipées de télécommande. Sans doute. À la maison nous avions depuis peu une minuscule télé noir et blanc avec la rondelle qui faisait tacatacatac pour changer les postes. Et puis un film avait commencé. L'action du film se déroulait en Europe centrale durant la guerre. Je me souviens d'une petite maison de bois et de la campagne brûlée, des arbres calcinés à perte de vue et de la neige. Le film est une traversée de l'enfer. À un moment, les deux héroïnes sont dans la maison, le gramophone fait entendre un air sur lequel elles dansent malgré la catastrophe de la guerre, leurs pas ont quelque chose de saccadé, et leurs lèvres vont se toucher longtemps. Elles portent toutes les deux des vareuses tachées, trop grandes, récupérées avec peine sur des cadavres raides. Ni l'une ni l'autre ne ressemblent aux épouses que l'on voit dans tant de films.

Pour une raison qui m'est inconnue, cette scène a transformé ma vie. J'avais pourtant vu un film déjà où de plantureuses Italiennes se caressaient longuement, mais le film entier m'avait laissée de glace. Alors que le baiser de ces deux femmes, perdues dans des territoires désolés où un hiver terrible menaçait de famine les derniers vivants alentour, avait eu sur moi l'effet d'une révélation.

Les jours suivants, nous avions pris le bateau pour traverser la Manche, puis de nombreux trains qui se jetaient dans des tunnels noirs creusés à l'intérieur du relief, jusqu'à la Costa Blanca. Je me souviens avoir guetté systématiquement les numéros de nos places, pour deviner l'avenir que j'imaginais crypté en eux.

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