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Épique


1 Décembre 2010

Extrait du roman Épique, par William S. Messier, avec l’aimable autorisation des éditions Marchand de feuilles.
Découvrez les extraits de 35 romans qui secouent la littérature québécoise.

Extrait du roman Épique, par William S. Messier

1. Un débit maximal de données

Einstein

Je me dis qu'entre mon prénom, Étienne, et le nom d'Einstein, il n'y a que très peu de différence. C'est-à-dire qu'on pourrait facilement faire une faute en écrivant « Einstein » et ça donnerait mon prénom, et vice-versa. Entre l'homme et moi, c'est autre chose. Il est grandiose et moi, je suis quoi ? Je suis convaincu, en tout cas, qu'après avoir survécu au déluge qui a frappé la région de Brome- Missisquoi en 2005, j'ai atteint une salle voisine de celle des grands comme Einstein, dans le Temple de la renommée de la race humaine.

Je me dis aussi qu'il faut que je raconte les événements de 2005 pour la postérité, pour qu'on enregistre tout ça et que ça devienne de l'information à stocker parmi les myriades de récits à raconter aux étrangers qui voudraient connaître l'histoire de la région. Ce n'est pas que mon rôle fut aussi primordial que celui de Valvoline, ou de Jacques Prud'homme, mais j'ose croire que cette contribution aux registres provinciaux me vaudra au moins une frite gratuite dans l'une des multiples patateries de la région.

Si je parlais d'Einstein, c'est parce qu'il a bouleversé l'entendement humain en stipulant que le temps et l'espace sont relatifs, voulant dire, je crois, que plus on va vite, plus le temps passe lentement, et que si j'avais réellement voulu écourter mon quart de travail, le soir du 15 juin 2005, je ne me serais pas tué à courir d'un bout à l'autre de ma section de l'entrepôt pharmaceutique de McStetson Canada inc. Si j'avais plutôt pris mon temps, j'aurais eu l'impression que le temps passait plus rapidement. Et je n'aurais probablement jamais perdu mon emploi, ce soir-là.

J'avais des bottes de travail, cette fois-là, parce que les semaines précédentes, je n'en avais pas et la responsable de quart avait évoqué la CSST et un paquet de revendications syndicales en litige à ce moment, comme quoi de pauvres négociants se battaient quelque part pour obtenir des droits fondamentaux que moi, je négligeais bêtement. Et je portais des pantalons de travail qui n'avaient servi qu'une seule fois auparavant - j'avais pris soin de les tacher un peu car un gars ne se pointe pas chez McStetson Canada inc., ni nulle part ailleurs, en pantalon de travail immaculé. Pas plus qu'il n'y commence une conversation en paraphrasant Einstein. Son lecteur optique en main, son bracelet à écran au bras, son coeur à plein régime et son esprit vide, un gars fait le travail et essaie d'oublier le plus vite possible toute idée étrangère au moment présent, réel et palpable. Un gars choisit sa section ou se la fait assigner par la responsable de quart et part au galop en espérant que ses collègues ne chanteront pas par-dessus l'émission de tubes discos qu'un hautparleur crache faiblement dans les rangées.

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Commentaires (1)

C'est avec grand plaisir que

C'est avec grand plaisir que j'ai lu les premières lignes de celui qui nous avait donné "Township" il y a quelques années. Toujours ce talent pour faire naître des images qui reflètent un goût assumé du passé, sans la tristesse qui vient généralement avec.

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