L'idée ne manquait pas d'originalité : raconter des pans de son existence à partir des véhicules qui ont marqué sa vie. Voici donc l'Autos biographie de Jacques Godbout, un ouvrage délicieux et magnifiquement illustré.
Le général Motor
Je me suis défendu comme je pouvais : "Je vous jure, colonel, que je n'y suis pour rien. C'était involontaire ! Le camion a dérapé, les pédales sont mal fichues dans ces véhicules, vous le direz au général Motor, elles sont à la hauteur des genoux, et les aiguilles des indicateurs étaient toutes à plat. Je ne savais pas à quelle vitesse nous dévalions la pente. Je pense que le vrai problème, c'est le poids du canon accroché derrière. Et je sais ce dont je parle : à trois hommes on ne pouvait même pas le dégager. Avec vingt boîtes de munitions dans la caisse, des obus de vingt-cinq livres, vous avez une idée de la poussée que nous recevions au cul ?
Surveillez vos paroles, lieutenant !
Détendez-vous, mon colonel ! J'ai lu dans le journal que même la Corée souhaitait une détente ! Bon, je vais vous dire, je suis au volant pour ma première leçon de conduite pendant un exercice de nuit, on aurait pu m'apprendre en plein jour, mais à la guerre comme à la guerre, n'est-ce pas ? Le camarade lieutenant Pierre Bourgault est à mes côtés. Bourgault, il est pas reposant !
C'est avec lui que vous avez voulu publier en français une gazette de l'Artillerie canadienne ?
Oui, c'était notre idée, franciser l'armée ! Mais il ne fait pas que de la politique, il est aussi musicien, il joue du piano au mess le vendredi soir, du jazz.
Revenons à votre accident.
Le lieutenant Bourgault est énervé, il chante à tue-tête, il me donne des ordres : "Godbout, à droite ! Allume les phares ! Godbout, à gauche !" Les phares ne s'allument pas, d'autant plus que je ne trouve pas la manette. Il tient la carte militaire sur ses genoux. Il est censé nous diriger, mais il tambourine sans regarder le parcours. Il s'amuse ! La pluie se met à tomber, les essuie-glaces ne fonctionnent que manuellement, je ne peux tout de même pas tenir le volant et essuyer le pare-brise simultanément !
"Bientôt il fait noir comme chez le loup, et puis voilà que l'ennemi fait sauter des grenades tout autour de nous en lançant dans le ciel des fusées éclairantes. Alors Bourgault me lance en riant : "WOW ! On est perdus mon petit vieux !"
"Je répète : "Perdus ?" Il dit : "On s'en sacre, tout le matériel appartient à la Reine. Mets-toi en première !" C'est plus facile à dire qu'à faire mon colonel, je vous en passe un papier !
"Bourgault me crie : "Double clutch ! Godbout ! Christ ! Double clutch !" Il crie en anglais ! C'est à ce moment-là précisément que la roue avant gauche frappe une pierre grosse comme une truie, j'écrase l'accélérateur plutôt que les freins, je suis nerveux, il faut m'excuser. Le canon se décroche et nous dépasse, il arrive avant nous dans le ravin, se retourne brusquement et du coup emboutit la cabine ! Nous nous sommes retrouvés entre ciel et terre, mon colonel.
Inutile de vous dire, lieutenant, que vous n'obtiendrez pas votre permis de conduire de l'armée après ce fiasco. Je vous colle zéro pour l'exercice de nuit. Vous savez que le lieutenant Bourgault est à la clinique avec un genou fêlé ? Quant à vous, vous êtes retenu au camp cette fin de semaine, consigné aux quartiers. Voilà ! Rompez !
Merci, mon colonel, j'avais du lavage en retard, et puis autant vous dire, je ne serai pas camionneur dans la vie !





