Avec l’aimable autorisation de la maison d’édition À Lire.
Excédé, Daniel monte les marches qui mènent à la chaire, décroche du mur l'énorme crucifix et le jette au sol.
-Attention, ça vaut peut-être quelque chose. C'est la voix de Marie, derrière lui. Il a un geste indifférent.
-Le prêtre m'a dit qu'il avait déjà sorti tout ce qui avait de la valeur.
Il frotte ses mains poussiéreuses l'une contre l'autre pour ne pas salir son pantalon à cinq cents dollars et revient aux deux ouvriers dont le ruban à mesurer, quelques secondes plus tôt, s'empêtrait dans le crucifix.
Autour d'eux sont éparpillés sacs, coffres et outils, ainsi que deux lampes halogènes portatives qui pallient l'éclairage blafard fourni par les vitraux colorés.
-Bon ! Vous pouvez mesurer le mur, maintenant.
-Je ne parlais pas de valeur monétaire.
-Hein ?
Il se tourne vers Marie qui se tient toujours dans l'allée, les mains croisées devant son tailleur. Très élégante, comme d'habitude.
-Je parlais de valeur tout court, dans le sens premier du terme.
Daniel penche la tête sur le côté. Il respecte beaucoup Marie mais trouve lassante sa manie de vouloir faire réfléchir les gens sur tout et n'importe quoi. Elle veut peut-être se donner des airs de sage, de philosophe. C'est là l'une des deux causes qui l'empêchent de tomber amoureux d'elle. L'autre étant qu'il n'a tout simplement pas envie d'être amoureux.
-Tu veux le rapporter chez toi ?
La jeune femme se contente de sourire, habituée à l'ironie de son patron.
-Vingt-quatre pieds huit pouces, annonce l'un des ouvriers en laissant retomber la partie de son ruban.
Daniel, les mains sur les hanches, étudie le mur en soupirant. Sa collègue sort un calepin de son sac à main, le consulte, écrit quelque chose et annonce :
-Si on défonce les murs, on peut gagner dix pieds, mais ce ne sera pas assez.
-Ça fait presque trente-cinq pieds !
-Lauzon en a besoin de quarante.
-C'est quoi, là ? En bas de quarante pieds, son orchestre ne peut plus jouer ? Le violoniste va avoir le tuba de son voisin dans le front ?
-Il a besoin de quarante pieds, répète la femme en rangeant son calepin.
Daniel la rejoint.
-S'il n'est pas content, qu'il n'achète pas, c'est tout. Il y a Sauvageau qui veut aussi l'église pour faire des condos. Un client ou l'autre, je m'en fous.
Daniel se rend compte qu'il y a quelqu'un là-bas, près de l'entrée. Manifestement un homme. Sans doute un fidèle qui n'a pas encore compris que l'église n'offre plus de « service » depuis trois mois.
-C'est pas vrai, rétorque Marie.
-Quoi ?
-Que tu t'en fous. T'aimerais mieux que ce soit une compagnie orchestrale qui soit ici plutôt que des condos, j'en suis sûre.
Il laisse tomber son air irrité et se détend.
-Ça m'étonne toujours de constater à quel point tu me connais.
Elle ne dit rien, mais il y a de l'orgueil dans son regard. Daniel passe délicatement la main dans une mèche de ses longs cheveux noirs.
-Est-ce que c'est ma manière de te baiser qui en dit si long sur moi ?
-Daniel...
Elle a une petite moue amusée, mais sa voix se fait tout de même réprobatrice.
-... on est dans une église.
-Je croyais que tu étais athée...
-Je le suis.
-On défonce ou pas ?





