Culture

/ Livres »

La canicule des pauvres


18 Février 2010

Extrait du roman La canicule des pauvres, par Jean-Simon Desrochers, avec l’aimable autorisation des éditions Les Herbes rouges.
Découvrez les extraits de 35 romans qui secouent la littérature québécoise.

La canicule des pauvres, par Jean-Simon Desrochers, avec l’aimable autorisation

L'ÉVEIL DE LA FEMME PLASTIQUE

6 h 2 - Humidex : 31 °C

Il reste sept minutes avant la seconde sonnerie. Monique est consciente. Elle sait à quel point la sonnerie du radioréveil de Christian est stridente. Christian à côté qui dort encore, bouche ouverte. Monique reste étendue, les yeux plongés dans la pénombre du minable appartement. Il fait chaud. Tant au-dessus du drap qu'en dessous. Plus que six minutes.

Comme tous les premiers du mois, Monique passera la journée à la réception. Une journée à écouter les excuses des uns, à recevoir les chèques des autres, sauf si les locataires décident de régler avec leur petite monnaie accumulée, roulée en tubes, comme le Marsouin depuis trois mois. Comment il fait pour ramasser autant de pièces sans les boire ? Monique imagine ce boiteux en train de rouler des dollars accumulés au fond d'un contenant d'eau de dix litres. Elle le voit entasser ses piles avec une certaine fierté, s'assurer de rouler l'argent avec les faces placées du même côté. Trois cent cinquante dollars pendant trois mois... mille cinquante pièces dorées roulées en paquets de vingt-cinq... Plus qu'une minute avant la sonnerie. Il n'en a plus pour longtemps avec ce qu'il boit, le Marsouin... comment peut-on arriver à rouler des dollars et se soûler avec de l'alcool à friction... au moins, il paie son loyer... de l'alcool à friction, franchement... ça doit lui brûler l'intérieur, il y a de quoi crever...

Monique tourne les yeux. Voilà un moment que l'heure est bloquée à 6 h 8. Dès qu'elle passera à 6 h 9, Monique pressera le bouton snooze, se lèvera, grattera sa cicatrice sous le sein gauche. Elle tentera de ne pas regarder l'état de l'appartement. Autrement, l'envie de dévisager Christian deviendra insurmontable. Son médecin lui a déconseillé les expressions qui sollicitent trop de muscles faciaux pour la prochaine semaine. Elle doit sourire légèrement, garder les coins de bouche et les sourcils relevés, les narines détendues. Sinon, la douleur pourrait causer de nouvelles migraines. Pas une option pour un premier du mois, surtout avec cette maudite chaleur...

Ses pieds touchent le tapis de la chambre-salon. Elle sent des miettes sur sa peau. T'en fais pas, regarde tout ça du bon côté... En cherchant un aspect positif à la situation, Monique fronce les sourcils et sent un bref élancement. Elle voudrait bâiller, ouvrir la bouche, laisser entrer une forte dose d'air lourd et crasseux. Mais si froncer les sourcils l'élance, bâiller serait une torture. Par dépit, Monique inspire trois grandes bouffées par le nez, retient son souffle. Les poumons gonflés, elle se dirige vers la salle de bains, passe devant le miroir, expire par la bouche, soulève délicatement sa robe de nuit, s'assied sur la cuvette en prenant garde de ne pas accrocher les cicatrices sous ses fesses. Au moins, pisser fait pas mal cette fois...

Bookmark and Share

Évaluez cet article

Moyenne : 4.3 (13 votes)

Commentaires (4)

J'ai bien aimé ce livre, je

J'ai bien aimé ce livre, je le recommanderais a lire.
Merci

Je l'ai lu d'un bout à

Je l'ai lu d'un bout à l'autre même si plusieurs fois la vulgarité des propos me donnait le goût de mettre le livre de côté. Je sais que ce livre témoigne sûrement de la réalité de plusieurs personnes mais a-t-on réellement besoin d'en lire les détails dans un roman?

Dans ce temps-là, quand on a

Dans ce temps-là, quand on a peur d'être choqué par une lecture, on ne va pas du côté des oeuvres littéraires. Il est préférable d'opter pour les best-sellers qui sont conçus pour plaire à tous. Il n'y a absolument rien de mal à ça. C'est pareil comme au cinéma, on ne vas pas voir de films indépendants si les oeuvres, plus profondes et qui nous présentent ce qui nous éloignent du réconfort, nous rebutent. Le Marquis de Sade ou George Bataille ont écrit des bouquins beaucoup plus dérangeants et cela bien avant le venue de Jean-Simon Desrochers. Voilà enfin un écrivain de sa génération qui a décidé de lorgner plus loin que l'obscurité de son nombril...

Un monde que je ne connais

Un monde que je ne connais pas. Faut-il en savoir plus, le reste sera-t-il semblable à cet extrait?

Envoyer un commentaire

Le contenu de ce champ sera maintenu privé et ne sera pas affiché publiquement.
  • Les adresses de pages web et de messagerie électronique sont transformées en liens automatiquement.
  • Tags HTML autorisés : <a> <em> <strong> <cite> <code> <ul> <ol> <li> <dl> <dt> <dd>
  • Les lignes et les paragraphes vont à la ligne automatiquement.

Plus d'informations sur les options de formatage