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La chute du mur


4 Février 2010

Extrait du roman La chute du mur, de Annie Cloutier, avec l'aimable autorisation des éditions Tryptique.

Les premières semaines, une fois mon métabolisme ajusté à l'heure centrale européenne, je me suis éveillée tôt, et malheureuse. Je regrettais amèrement mon exil. Je me trouvais sotte de l'avoir désiré. À cette époque, il était encore tout à fait extraordinaire de partir pour l'Europe. Rien ne m'avait poussée à entreprendre ce voyage, qui ne constituait certainement pas un rite de passage obligé. Et voilà que chaque matin, dans un lit qui n'était pas le mien, j'émergeais péniblement d'un sommeil comateux. Je pensais alors à Philippe et à Katinka. À mes parents. Et chaque matin, il me fallait tout ce que je possédais de volonté pour m'extraire de mon lit. Faire des gestes. Continuer.

Je cherchais la familiarité de mon quotidien québécois dans ma vie étrangère. Je ne comprenais pas que tout soit différent, que je ne m'y retrouve pas. Je faisais preuve d'un immense mépris envers la culture dans laquelle j'étais plongée et qui m'apparaissait quasiment obscène, tellement ses subtilités me contrariaient.

Car tout m'indisposait : les fenêtres ouvertes qui refroidissaient les pièces, la langue que je ne comprenais pas, les pistes cyclables sur le trottoir, la douche sans rideau qui obligeait à essuyer le carrelage après s'être lavé, l'économie obsessive d'énergie, la façon qu'avaient les Allemand d'interpeller brutalement même leurs amis les plus chers, et ces étrangers qui se mêlaient de vos affaires partout, dans le métro, au comptoir-caisse, dans la rue : « Vous auriez dû prendre un parapluie, mademoiselle. Ne savez-vous pas qu'il pleut au moins un peu chaque jour à Hambourg ? »

À cela s'ajoutaient les habitudes particulières de la famille Eichmann, qui étaient pour la plupart motivées par ses convictions environnementales : pas de voiture, pas de viande, pas de télévision, pas de lave-vaisselle ni même de sécheuse. Trois poubelles différentes. Des serviettes sanitaires en coton. Le recyclage des bouchons de liège, des moignons de crayons et des bouts de fi celle.

L'irritation que j'éprouvais face aux Eichmann était en tout point injustifiée. Car ils avaient certes leurs manies, mais ils étaient tolérants et accueillants. Il était impossible qu'ils n'aient pas noté ma réserve envers eux, et pourtant ils ne semblaient pas m'en tenir rigueur. Ils me faisaient généreusement cadeau d'espace et de temps, ils attendaient patiemment que je me familiarise. J'appréciais leur chaleur. Et j'avais confi ance en eux. Mais j'étais incapable de m'abandonner.

Je les observais avec curiosité. Je les écoutais, surtout. Tôt le matin, leurs pas dans la maison, au-delà de ma chambre, commençaient à évoquer leurs affairements familiers. Les toilettes. Le lavabo. La bouilloire. Leurs allées et venues entre le hall d'entrée et leur chambre, pour rassembler leurs affaires. La porte qui claquait : Tschüß ! Bis bald !

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