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La passion à l'état pur


15 Mai 1997

Robert Lalonde affirme la nécessité du sentir par opposition au savoir, mais c'est le voir qui domine dans son livre, en étroite parenté avec l'écriture.

Ce qu'il y a de sympathique chez Robert Lalonde, c'est qu'il y croit. Vous l'avez peut-être vu, à la télévision, avec la tête un peu étrange qu'il a, une vraie tête de comédien - il est, on le sait, un homme de théâtre éminent -, développer les idées de son dernier livre, Le Monde sur le flanc de la truite. On l'écoutait, conquis par une sincérité, une force de conviction qui supprimaient d'avance les réserves. Cet homme-là, de toute évidence, est habité par la passion de l'écriture, de la nature. On l'avait senti en lisant ses romans; ici, dans ce livre de méditation et de rêverie, la passion se propose à l'état pur, non entravée par la nécessité d'inventer.

Un homme, seul, dans une maison de campagne, à Sainte Cécile-de-Milton. On soupçonne qu'il a des obligations ailleurs, en ville, et que certaines personnes jouent un rôle important dans sa vie, mais tout ce qui est extérieur à cette maison, au paysage qui l'environne, est aboli, ou plus justement mis entre parenthèses. Il ne veut que voir, observer. Et lire. Car cet homme, qui, à la première page du livre, déclare qu'il écrit "pour cesser de savoir et pour commencer d'apercevoir et de sentir", est entouré de livres auxquels il ne cesse de revenir, qu'il cite abondamment. Entre la nature et la bibliothèque, aucune distance.

Au centre, ou plutôt au sommet, le dieu Giono, professeur d'écriture et de nature. Suivent deux demi-dieux, américains ceux-là, et peu connus des simples amateurs de littérature, Annie Dillard et Barry Lopez, qu'on pourrait définir comme des prophètes de l'attention. Beaucoup d'autres ensuite, Colette, Gabrielle Roy, Margaret Laurence, Flaubert, Emily Dickinson... Et Flannery O'Connor, la petite Américaine du Sud, peu souvent citée, mais dont le nom revient régulièrement sous la plume de l'auteur, comme une sorte de talisman. Affirmons sans tarder, pour adapter une vieille formule américaine, qu'un homme attiré par Flannery O'Connor ne peut pas être entièrement mauvais.

Les événements, dans un tel livre, sont un orage, la rencontre (assez terrifiante) d'un busard Saint-Martin, des travaux divers, l'inquiétude d'un chien, le changement de couleur d'une feuille à l'automne, l'arrivée de la neige. Ils sont fournis, formés par l'attention, dont l'auteur ne cesse de marteler la nécessité. "Ce n'est, écrit Lalonde, qu'à force de bien regarder, qu'à force de voir, qu'on s'apaise, qu'on appartient à nouveau au monde, qu'on comprend, qu'on trouve un peu sa place, étrange et précise, dans l'univers enchamaillé." La chose observée n'est pas ce qui importe d'abord, mais l'observation elle-même, le mouvement qui confirme l'observateur dans sa propre réalité. Voir, faire attention, c'est être.

Robert Lalonde affirme, au début du livre, la nécessité du sentir par opposition au savoir, le recours à l'éventail sensoriel le plus complet, mais c'est bien le voir qui domine, et qui est le sens le plus spirituel, en étroite parenté avec l'écriture. Le lecteur risque de s'y tromper parfois, tant Lalonde est enthousiaste, et souvent victime de crises aiguës de romantisme qui l'amènent à surcharger, à répéter, à inventer des néologismes inutiles (donc nuisibles). L'écrivain n'imite pas toujours assez "les phrases souples, simples, vivantes et savantes" de son cher Audubon. C'est quand il s'astreint à l'observation la plus minutieuse, la plus précise, qu'il atteint la véritable écriture, une écriture de perpétuelle naissance. "Naître, naître encore, naître toujours, puisque nous ne sommes et ne serons jamais tout à fait nés!" Une telle phrase, et quelques autres aussi justes, a un accent de vérité qui fait le prix du livre de Robert Lalonde.

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