Le discours sur la tombe de l’idiot

Extrait du roman Le discours sur la tombe de l’idiot, par Julie Mazzieri, avec l’aimable autorisation des éditions José Corti.
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par Julie Mazzieri
Extrait du roman Le discours sur la tombe de l'idiot, par Julie Mazzieri

  Le meurtre
1

En plein jour. Ils l’ont jeté dans un puits de l’autre côté du village. Ils l’ont pris par les jambes et l’ont fait basculer comme une poche de blé. En comptant un, deux, trois. Le maire et son adjoint. Quelques jours plus tôt, les deux hommes étaient restés à la mairie après la levée de l’assemblée. Ils n’avaient pas pris la peine de s’asseoir. Ils avaient défait le noeud de leur cravate et avaient parlé dans l’embrasure de la porte. Il n’y avait pas eu de véritable silence. Le cou du maire était rouge, presque violacé. Il avait parlé le premier.

Il l’avait vu ce matin-là en sortant du bureau de poste. Il était sur la place du village et ne semblait attendre ni rien ni personne. Il était assis sur la première marche de la place et son pantalon trop grand descendait sur ses hanches. Le maire voulait s’asseoir et lire son courrier. La postière venait de lui remettre une lettre recommandée et il s’était dit je vais m’arrêter sur la place pour l’ouvrir ; à cette heure il n’y a personne, on n’est pas obligé de discuter. Il avait hésité en voyant l’autre sur sa marche puis avait longé le muret et s’était installé sur le banc. Il était le maire et c’était la place de son village après tout. L’autre ne l’avait pas remarqué ; il se berçait dans le vide en fixant le sol devant lui. Il avait fait cela très longtemps, sans jamais s’arrêter. Le mouvement partait de la nuque, d’une légère secousse, d’une brève raideur qui jetait sa tête en avant comme un balancier. Il fallait voir son visage quand il remontait ; sa grosse tête d’ahuri, de grenade. Le maire avait posé son courrier sur ses genoux et lui avait crié de déguerpir. L’autre avait levé la tête et avait cherché d’où les paroles étaient sorties. Il ne voyait rien avec ses yeux d’idiot. Il le regardait, lui, sur son banc, mais ne le voyait pas. Sa bouche restait entrouverte, pâteuse, comme si la lèvre inférieure était trop lourde. Comme si on lui avait vidé la cervelle par les narines, avec une paille. Pas facile de lire avec un crétin pareil qui s’agite devant vous. Le maire avait remué la main pour le chasser. Rien. Un petit bruit de surprise avait remonté sa gorge, un hoquet, puis il avait souri avec incertitude. Répugnant, avait dit l’adjoint. Le maire avait répété : un hoquet. Un hoquet.

Et avait poursuivi.

L’idiot avait recommencé à se balancer en ne quittant plus des yeux son ombre qui l’accompagnait sur la poussière de la place. Déjà, le maire sur son banc n’existait plus. L’idiot avait eu un second hoquet et s’était penché pour enlever un caillou qui se trouvait en haut de son ombre. Puis il s’était mis à genoux pour ramasser tous les autres cailloux et brindilles qui le gênaient. C’est à ce moment que le maire avait vu, de ses yeux vu, entre le gilet trop court et la ceinture avachie du pantalon, une parcelle de peau si blanche qu’il en avait eu la nausée. Mince comme de la soie et distendue par la graisse, avait-il dit. Là, en plein soleil, sans poils ni duvet, recouvrant le corps de cet homme ; de ce ver. L’adjoint avait répété « répugnant ». Il avait voulu ajouter autre chose : un autre mot, un bruit d’éclat peut-être, mais son élan avait été arrêté par la main du maire. Il n’avait pas tout entendu et il y avait pire. Il avait dû poser son courrier sur le banc pour s’assurer de ce qu’il voyait. Le corps replié sur ses jambes, il était enfin à la hauteur du ventre de l’idiot. Complètement absorbé par son jeu, l’idiot ne l’avait pas remarqué. Le maire était resté dans cette position en priant pour que personne ne le surprenne et avait guetté chacun de ses redressements car, au milieu de cette panse veinée, il ne l’avait pas vu. L’ombilic.

Il l’avait cherché en plissant les yeux. Il ne l’avait pas vu car il n’y en avait tout simplement pas. Le ventre était lisse, uni ; parfaitement calme. Quelqu’un avait dû le gommer ou l’effacer. Pour conjurer le mauvais sort.

Le maire ne parvenait pas à murmurer. Les paroles crachotées étaient beaucoup plus fortes qu’il ne le croyait. À plusieurs reprises, l’adjoint avait pu sentir son souffle fané. Appuyé contre le chambranle, il l’avait écouté jusqu’à la fin. L’idiot avait nettoyé son ombre et demeurait à genoux devant elle. Un arbre planté sur la place, avait dit le maire. L’adjoint avait imaginé un coudrier. L’idiot vacillait à peine dans sa contemplation. C’était trop, vous comprenez. Tout ce cirque, le matin. Juste après l’autre histoire. Trop. Le maire s’était levé et s’était approché de l’idiot pour le faire fuir une fois pour toutes. Or, au moment où son pied s’était posé sur son ombre, l’autre s’était mis à braire de toutes ses forces : « nan, nan, nan, nan » en hochant sa grosse tête de gauche à droite. Le gamin à bicyclette était repassé en tenant son guidon d’une seule main. Et toujours « nan, nan, nan » comme si on allait l’écraser. Le maire avait reculé jusqu’au trottoir. Puis, sans aucune raison, comme si la vie l’avait attaqué par la cime, l’idiot avait écarté les bras et s’était mis à rire. Sa bouche molle s’était tordue, ses doigts que les nerfs n’arrivaient plus à contrôler s’étaient transformés en pinces arthrosées et le ventre, mon Dieu ce ventre sans nombril, s’était mis à gronder. Le maire avait prié pour que cet horrible spectacle se termine et était reparti. L’idiot s’était couché sur son ombre et l’avait embrassée avec joie, comme s’il venait de retrouver un ami perdu depuis longtemps. Le maire avait eu un goût de poussière dans la bouche et avait alors su qu’il fallait se débarrasser de cet idiot. L’adjoint n’avait pas eu besoin d’acquiescer et ils s’étaient réunis le mardi suivant dans le jardin du maire. Le soleil dardait déjà au début de la matinée et l’épouse du maire avait décidé de sarcler ses bulbes printaniers. Elle ne savait pas. Elle travaillait mains nues dans le sol humide et encore froid en cette saison. Plusieurs tiges étaient sorties de terre. Elle s’était relevée pour saluer l’adjoint de son mari et avait aussitôt replongé ses mains dans le terreau. Tout devait être parfait, avait expliqué le maire. Il avait pensé à tout. À l’autre bout du jardin, l’épouse du maire espérait qu’il n’y ait plus de gel. Le maire avait mis une jolie chemise en se levant et elle avait ajusté son col en passant derrière lui. Elle l’avait trouvé beau. Il avait tout calculé ; il n’aurait qu’à le suivre. La main tendue, il avait demandé à l’adjoint de lui remettre les clés de sa voiture.

Ils l’avaient trouvé au coin de la grande route et du chemin des Craig. Il était assis dans l’herbe. Il avait traversé du côté du chemin qui n’était pas goudronné. Une de ses mains remuait dans la poche de son pantalon et l’autre serrait le fil barbelé d’une clôture. Il n’avait pas entendu la voiture s’arrêter derrière lui. La pointe lui éraflait la paume et il ne lâchait pas sa prise. L’adjoint avait ouvert sa portière et le maire lui avait saisi le bras pour lui faire comprendre : il avait tout calculé, il n’avait qu’à le suivre. Il était descendu seul et avait approché l’idiot par le côté. Il devait être là depuis longtemps car son visage était rougi. Le maire lui avait dit bonjour, avec délicatesse, comme on tend un collet. L’idiot s’était retourné et l’avait observé sans répondre. Sa main tenait toujours le fil. Le maire avait dit bonjour une seconde fois et l’idiot s’était mis à hurler. À hurler comme un dément qui transforme l’air en cauchemar. Le maire avait fouillé dans la poche de sa veste et en avait ressorti un fromage. Il le lui avait plaqué contre le visage pour qu’il cesse de crier. L’idiot avait reconnu l’odeur caséeuse. Il s’était tu et avait enfourné tout le morceau d’un seul coup. La bouche grande ouverte, il mâchait difficilement, faisant ainsi claquer sa langue de plus en plus fort afin de tout faire descendre dans le gosier. Le maire avait dit « mange, mange ». De longs filets de bave tombaient au milieu de son gilet et, le visage doublement rougi par le plaisir de manger, l’idiot avait souri au maire en laissant échapper un petit glapissement. Le maire lui avait dit « suis-moi » et il l’avait suivi. Le maire avait dit « monte dans la voiture » et il était monté. Assis sur la banquette arrière, l’adjoint avait voulu changer de place. Il n’avait rien demandé, mais avait prié pendant tout le trajet pour ne pas devoir s’asseoir près de l’idiot. Et il était là maintenant, à ses côtés, avec aux coins des lèvres un peu de lait caillé. L’adjoint essayait de ne pas regarder l’idiot, qui semblait apprécier la balade. Personne n’avait pensé à allumer la radio. Le maire respirait fort et conduisait vite. Ils avaient déjà passé trois croisements. L’idiot s’était lui aussi mis à respirer fort et le maire s’était retourné pour demander à l’autre ce qui lui prenait. Il avait haussé les épaules. Sais pas, moi, pourquoi il respire comme ça. Puis il avait dit ta gueule espèce d’idiot on s’en va te jeter dans un puits. Il avait dit cela parce qu’il ne voulait pas, ne voulait plus ; qu’il avait changé d’idée, comme on dit. L’idiot haletait. Il était le seul à s’amuser. Le maire avait tourné à gauche dans un chemin qui n’en était pas vraiment un : il s’agissait plutôt d’un sentier, d’une sente très étroite où les mauvaises herbes avaient poussé. Sous les pneus de la voiture, il était toujours possible de sentir le relief des ornières. L’idiot avait cessé son jeu pour coller son front contre la vitre arrière et regarder le chemin défiler. L’adjoint avait voulu qu’il reste assis. Tranquille. Il avait tiré sur sa manche. Fallait pas regarder en arrière comme ça. Fallait pas. Jeter un idiot dans le puits le mardi matin. Fallait rester au lit et dire qu’on est malade. L’adjoint avait lui aussi voulu regarder par la vitre arrière, mais ils étaient arrivés ; le puits était là, à droite.

C’était un puits ouvert creusé au siècle dernier par un fermier des environs. Le mortier avait tenu bon malgré les saisons et ne s’était effrité qu’à très peu d’endroits. L’idiot s’était mis à se lamenter quand la voiture s’était arrêtée. Le maire l’avait aidé à descendre en le tenant par le coude. 38 ans, avait-il pensé, et toujours incapable de descendre d’une voiture. Il s’était dirigé tout droit vers le puits en courant sur la pointe des pieds. C’était la margelle qui l’avait arrêté. Les deux hommes avaient été sidérés : c’était si facile. Penché au-dessus de la cavité, l’idiot écoutait les profondeurs et son souffle s’entremêler. Il avait souri lorsque le maire et l’adjoint étaient venus le rejoindre et ils avaient pu voir l’espace entre les incisives, les gencives roses. Il avait été séduit et il les invitait.

Avec ses yeux délavés, il les invitait. Et ils s’étaient vus, chacun à leur tour, dans ses yeux perdus de joie. Ils s’étaient vus. Si petits. Si ridiculement petits. Il avait fermé les yeux en s’esclaffant de les voir si blêmes et ç’avait été insupportable. Ils l’avaient alors pris par les jambes et l’avaient fait basculer comme une poche de blé. En comptant un, deux, trois. Le maire et son adjoint. Avaient cherché en courant dans le champ des pierres pour sceller le trou. Au cas où.

Sur le chemin du retour, le maire avait tenté une blague, un jeu de mots, puis plus rien n’avait été dit. Déjà, ils s’étaient mis à oublier. Le maire avait emprunté une autre route jusqu’au village et chacun était rentré chez soi en s’efforçant de penser à autre chose. Mais ils ne savaient pas : il aurait fallu leur dire, les avertir. Qu’au bout de trois jours, ils n’allaient plus reconnaître le ciel au-dessus de leurs têtes : un ciel noir, à peine sorti de la nuit, un ciel menaçant alors que tous avaient annoncé bien haut l’arrivée du printemps. Un ciel noir de colère et des vents si forts qu’il était impossible de dire de quel côté arriverait la tempête. Les bêtes affolées avaient remonté les prés en longeant les clôtures et attendaient aux barrières, flanc contre flanc, immobiles, les paupières closes, qu’on vienne les chercher. Dans les maisons, les fenêtres se fermaient avec fracas. Et pas une seule goutte de pluie. À travers les sifflements du vent, un son traînant, presque imperceptible. On aurait cru entendre une plainte ; une voix faible, lancinante. Les femmes étaient sorties en courant pour aller cueillir dans les haies les vêtements et les draps qui avaient été arrachés de leurs cordes. Et le bruit s’était fait encore plus fort. Dans toute la campagne, le vent avait soulevé la poussière des routes, balançant les arbres de tous les côtés, pliant les plus grands et couchant les plus faibles, détachant les branches, les bardeaux, tirant les planches et les chaises jusqu’aux fossés. Les yeux levés au ciel, les fermiers avaient dit il finira bien par crever, il a l’air si lourd, si bas, on pourrait presque le toucher, il devra bien s’ouvrir, noir comme il est. Dire qu’ils venaient tout juste de mener les troupeaux aux champs, Dieu seul sait où ils allaient les retrouver. Et ils s’étaient installés aux fenêtres pour guetter l’instant où ils pourraient sortir les chercher.

La tempête avait tenu jusqu’au soir dans un souffle inépuisable, furieux, menaçant de tout emporter sur son passage. Puis soudainement, peu avant les neuf heures, le vent était tombé d’un seul coup, presque trop rapidement, comme s’il n’avait jamais existé que dans la tête des paysans qui étaient sortis et avaient marché d’un pas incertain autour de leurs maisons, étourdis par l’arrêt brusque du manège. S’ils levaient les yeux, ils pouvaient voir qu’au loin, au village, l’électricité était revenue.

Les fermiers avaient retrouvé leurs étables dans le fouillis le plus complet : entre les cages renversées et les tapis de plumes, les lapins et la volaille debout dans les mangeoires et sur le rebord des fenêtres, les veaux couchés dans la paille souillée, l’oeil inquiet, encore prêts à s’ébrouer. Puis on était allé compter les bêtes qui étaient restées aux champs. Mais personne n’était allé bien loin. Venue de nulle part, une brise s’était levée. Pendant quelques minutes, le vent avait hésité à réapparaître, puis il y avait eu une bourrasque, une seule, et la brise était revenue encore plus glacée. Les hommes partis aux champs n’avaient pas su s’il fallait faire demi-tour. Ils s’étaient encore avancés dans les terres avant d’être surpris par de nouvelles rafales ramenant avec elles ce bruit dolent, cette plainte intermittente qu’ils avaient entendue au début de la journée. La tempête avait repris, soufflant sur eux avec rage, les laissant seuls à crier au milieu des champs qu’il fallait revenir, rentrer à la maison. Au-dessus de tout ce tumulte, des sons incongrus, étranglés, s’étaient élevés avec fulgurance. Au village, le maire avait trouvé l’adjoint sur le pas de sa porte. Le visage cinglé par le vent, il prenait soin de ne pas lâcher la poignée et frappait avec sa main libre. Dehors, avec lui, un effroyable sifflement. De chaque côté de la fenêtre, les hommes s’étaient longuement regardés. Ils s’étaient observés jusqu’à ce qu’ils ne reconnaissent plus le visage de l’autre. Puis les enfants s’étaient mis à pleurer au salon et le maire était reparti. Il n’avait pas ouvert la porte. L’adjoint avait cru que, peut-être, du fond de sa fosse, l’idiot s’était remis à crier.  

 

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